«Ciguë»: comme un pot Mason rempli de guêpes et d’alcool

Annie Lafleur élabore une langue moins opaque qu’aveuglante de scintillements, préférant au lyrisme un enracinement dans la vie concrète.
Photo: Justine Latour Annie Lafleur élabore une langue moins opaque qu’aveuglante de scintillements, préférant au lyrisme un enracinement dans la vie concrète.

« Je me tire une balle dans la tête à l’heure pile la bonne date », écrit d’emblée Annie Lafleur. Voilà ce qu’on appelle avoir le sens de la phrase qui prend au collet, une exigence à laquelle la poète sera fidèle tout au long de Ciguë, son cinquième livre. Difficile d’imaginer plus foudroyant incipit, tout aussi trompeur soit-il. C’est que Ciguë, contrairement à ce que son amorce suggère, n’a rien d’une ode au suicide, et tient plutôt du refus obstiné de ce qui nous attend au fond du verre.

Nous sommes, semble-t-il, tous condamnés, dès que nous buvons cette ciguë qu’est notre premier souffle. D’accord. Mais pourquoi devrait-on accepter, d’ici là, de docilement accueillir à table les émissaires du néant sans leur offrir la plus ardente des oppositions ? La question traverse tout ce livre dont la beauté tient en grande partie à ce choix : celui de la résistance. Peu de gestes sont plus bouleversants que cette fin de non-recevoir, aussi vaine que nécessaire, qu’oppose une femme à l’inéluctabilité de la mort.

 

Comment donc chaque jour survivre à cette angoisse de la fin ? « [E]t derrière le soleil une muraille / où courir à pleine langue », annonce la narratrice, un vers que l’on pourrait assimiler à un art poétique, tant « courir à pleine langue » est l’exercice vital auquel se consacre la poète, sans reprendre son souffle, tout au long de Ciguë. Et si le salut se trouvait dans cette « langue à jeans baissé jusqu’aux genoux » tentant de chasser cette conscience pénible et trop familière du « temps qu’il reste avant l’urne » ?

Après Rosebud (2013) et Bec-de-lièvre (2016), Annie Lafleur parachève ici une trilogie que l’on pourrait aisément décrire comme de l’orfèvrerie, à cette nuance près que le travail de précision sur la rupture syntaxique qui guide toute son écriture contribue à aiguiser les angles de ses vers, tranchants, et non pas à les arrondir.

La poète élabore ainsi une langue moins opaque qu’aveuglante de scintillements, préférant au lyrisme un enracinement dans la vie concrète. Surgissent bientôt des mots que redouteraient bien de ses compatriotes (« otites »), mais aussi des locutions italiennes (« in petto »), des termes techniques (« ballast ») et des peintres de la Renaissance (« Cranach »). Résultat : une tension constante entre la dureté d’un réel auquel le corps ne peut échapper et l’espoir dormant au cœur des serments que l’on fait à soi-même.

Livre plein de respect pour la violence inhérente à l’existence, mais aussi révolté contre celle des oppressions, Ciguë a quelque chose de ce « pot Mason rempli de guêpes et d’alcool » qu’évoque Annie Lafleur, quelque chose d’aussi harassant de vérité que grisant. Tandis qu’elle nous accompagne dans ces forêts qui bordent ses poèmes, la poète est cette guide qui rassure sans pour autant nous faire croire que tout ira bien.

« [S]i [elle] vole des bijoux cette nuit / si [elle] fonce bras croisés dans un arbre », il lui restera, néanmoins, la fierté d’avoir défendu tête haute la cause perdue de la vie, même si elle savait pertinemment que ça ne pouvait que mal finir.

 

Ciguë

★★★★

Annie Lafleur, Le Quartanier, Montréal, 2019, 112 pages