«Les lieux du combat»: emboîter le pas à Perec

L’écrivain Georges Perec (au centre), interviewé par des journalistes à Paris en 1965
agence France-Presse L’écrivain Georges Perec (au centre), interviewé par des journalistes à Paris en 1965

Georges Perec a publié en 1974 son essai Espèces d’espaces, où le célèbre auteur cherche à interroger ces espaces au cœur de nos existences : le lit, la rue, la campagne, etc. Jean-François Chassay, dont le doctorat portait sur l’œuvre de Perec, lui offre aujourd’hui un hommage sous la forme d’un recueil de nouvelles, Les lieux du combat, qui reprend les espaces de l’essai et les transforme en autant de fictions.

Les premières nouvelles donnent le ton. L’esprit de l’oulipien y est présent, la langue est un jeu et la contrainte devient liberté. À la manière de l’essai de Perec, le texte joue sur plusieurs tableaux à la fois et crée sans cesse des mises en abyme : « C’est si beau, une page blanche. On la regarde et on se demande ce qui nous prend. On la regarde et on se demande pourquoi, cherchons nos mots, la perturber. » Souvent autoréférentiel, le texte s’amuse à se renvoyer la balle, faisant de la page, de la langue et du livre des espaces de combat.

 

On navigue dans les lieux comme dans les temporalités, rappelant au passage qu’ils sont une seule et même chose : « Le temps ne passe pas, pourtant. S’il passait, il vieillirait, comme un humain, et mourrait, un jour. Il reste là, inusable, et nous, nous avançons, au milieu du temps. Nous dépérissons dans ce temps, inséparable d’un espace. »

Les personnages y sont décalés, aux prises avec des situations à la limite du fantastique, ou ancrés dans le réel, portés par l’amour et la révolte. En plein combat, les protagonistes expriment cette dualité où la société, d’une part, s’atomise et engendre des îlots de lutte, donnant raison à une certaine Margaret Thatcher : « La société n’existait plus, seuls comptaient les individus. »

Le recueil en appelle au libre arbitre et à une mise en garde contre l’aveuglement du sens commun, mais fait la part belle à ces luttes collectives, offrant quelques envolées bien senties à ces mouvements qui trouvent leur souffle et leur raison d’être dans le nombre.

Chaque nouvelle a sa propre voix, arrimée à celle des personnages, n’empêchant toutefois pas une unité de ton créée par un rythme vif fait de phrases concises, sans le fard de la poésie, mais évocatrices. Jonglant avec les codes littéraires et quelques notions scientifiques, exposant des enjeux d’actualité et nourri des angoisses et des aspirations humaines, Les lieux du combat est bien ficelé, souvent jouissif.

À preuve la dernière nouvelle, adressée au lecteur, où l’auteur revient sur son travail et s’amuse à le commenter, repoussant à l’avance d’hypothétiques critiques qui seraient déçus de ces quelques nouvelles moins réussies : « Puis tu le sais, un recueil de nouvelles, il y aura systématiquement quelqu’un pour déclarer qu’il le considère comme “ inégal . »

Chassay, de cette façon toute pérequienne, s’amuse à refermer le livre sur lui-même, dans sa propre matérialité, et tout à la fois le projette dans la fiction, là où les possibles sont infinis. Perec, certainement, aurait beaucoup aimé.

 

Extrait de «Les lieux de combat»

Éva avance vers Christophe vers le devant de la foule, massive, qui forme un bloc. Elle ne sait rien de ça. Elle ne voit pas le passé et l’avenir qui la traversent pourtant de part en part. Elle ne connaîtra le passé que par les paroles et les souvenirs, le futur par la plate linéarité du temps psychologique humain. Pour le moment, elle baigne dans le présent, avec les autres. Ensemble.

Les lieux du combat

★★★ 1/2

Jean-François Chassay, Leméac, Montréal, 2019, 177 pages