Dans une réserve autochtone imaginaire avec Monica Sabolo

Monica Sabolo a longuement séjourné dans la jungle en Guyane française ou en Thaïlande et se passionne pour les forêts en tant qu’espaces «hors du social et hors la loi».
Photo: Francesca Mantovani / Editions Gallimard Monica Sabolo a longuement séjourné dans la jungle en Guyane française ou en Thaïlande et se passionne pour les forêts en tant qu’espaces «hors du social et hors la loi».

Génocide. Voilà le mot qu’on utilise désormais pour désigner le sort réservé aux femmes autochtones au Canada. Même si l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées n’a pas été hautement médiatisée en France, c’est à partir de Paris que l’autrice Monica Sabolo en a pris connaissance, tétanisée d’effroi devant les pages de son journal quotidien.

Ce fut la bougie d’allumage d’Éden, un roman campé dans une réserve dont les contours s’apparentent à ceux d’une petite communauté albertaine, ployant d’ailleurs sous la menace du passage d’un oléoduc, mais qui demeure une construction imaginaire. Un monde autochtone poétisé, donc dessiné finement à partir du réel et néanmoins largement fantasmatique, porteur d’une spiritualité universelle et abritant une forêt craquelante, un peu magique.

Chez Monica Sabolo, la nature sauvage a toujours été une inspiration. Celle qui a notamment travaillé pour des organismes de protection environnementale et qui a longuement séjourné dans la jungle en Guyane française ou en Thaïlande se passionne pour les forêts en tant qu’espaces « hors du social et hors la loi ».

« Dans mon roman, la forêt est un lieu de découverte de soi, mais aussi un lieu de terreur, un lieu de mystères nocturnes et un espace d’éveil. C’est aussi le lieu de la mémoire, puis l’espace du sacré et du surnaturel. Mais surtout, pour une bande d’adolescentes se rebellant contre les violences sexuelles dont elles sont victimes, c’est le lieu où elles peuvent être ce qu’elles veulent, hors du regard de l’homme, hors de la domination économique, hors de l’institution scolaire, hors société. »

Sous les lumières inquiétantes de la nuit forestière, les femmes autochtones imaginées par Sabolo fomentent donc une vengeance, laquelle prend des dimensions mystiques et animales. « J’ai tenté d’approcher cela avec délicatesse, comme si je manipulais une fragile fleur de papier », assure-t-elle, consciente des accusations d’appropriation culturelle qui pourraient lui incomber, elle, une Parisienne blanche publiée chez Gallimard, qui, de surcroît, vit de sa plume.

« Je n’ai pas la prétention de parler à la place de. Mais je pense qu’il faut aussi accepter de reconnaître les endroits où l’on se rejoint, elles et moi. Une humanité, une sensation d’être à la marge de différentes manières, une sensation d’écrasement par une certaine domination masculine, une certaine honte. J’espère qu’on me lira en ayant en tête cette idée d’une solidarité entre nous. »

Ces ados fabuleux

Tous ses romans précédents se taillaient aussi dans les tourments et les splendeurs de l’adolescence : une fascination pour cette mère de famille à l’élégance tout urbaine, qui n’a pourtant rien, a priori, d’une adulescente. « Je me sens proche de cet âge de transgression, de découverte du désir et du danger, de cette soif de vivre ou de mourir, de cet élan pur et à la fois tiraillé vers la sexualité. En explorant cela, on entre dans des zones dangereuses, glissantes, non balisées, risquées. »

Intarissable sur le sujet, elle poursuit dans un élan vif et passionné. « J’aime l’ambivalence de cet âge. C’est un moment de confusion, de violence, de souffrance, d’absolu où l’on peine, à juste titre, à distinguer le bien du mal, à déterminer son propre moteur, à franchir certaines barrières. »

Malgré l’expression d’une violence sexuelle terrible, il y a aussi dans ce roman de la place pour une sexualité adolescente ardente, pour la découverte du désir et pour une redécouverte par les ados des ambiguïtés de leur propre genre. « Ce sont, par exemple, des garçons brutaux qui n’en sont pas moins traversés de douceur. Ce sont des ados décousus qui ont des fulgurances de brutalité mais, malgré tout, une certaine grâce qui ne demande qu’à s’exprimer. Ils entrent dans la forêt et, quand ils en sortiront, ils seront différents. »

L’écrivaine précise qu’elle trouve les adolescents d’aujourd’hui fabuleux, « parce qu’ils savent mieux que les précédents se détacher des conditionnements féminins et masculins et qu’ils savent embrasser l’ambivalence sans que cela passe par la confusion. Ils peuvent être à la fois dans les extrêmes et dans la nuance. »

La forêt des animaux

Plus écologiste, plus féministe et plus politique que les précédents romans de Monica Sabolo, Éden demeure un roman d’une grande densité poétique, parcouru de personnages plus grands que nature qui tirent à la fois leur singularité d’une forte intériorité et d’un éveil au monde sauvage et aux voix de l’au-delà.

Souvent, tout cela se cristallise dans l’oeil mystérieusement habité d’un animal croisé dans la broussaille. « Qu’y a-t-il dans ce regard ? demande-t-elle. Voilà une question qui me fascine. Pour moi, les animaux constituent une énigme fondamentale et essentielle. »

La poésie animalière n’empêche pas un certain flirt avec des formes littéraires pop. Nourri aux codes du thriller, empruntant aux motifs des meilleures séries pour ados américaines et parfois plongé dans des ambiances lynchéennes, Éden résiste à toute catégorisation.

Éden

Monica Sabolo, Gallimard, Paris, 2019, 275 pages