«Comme des animaux»: l’amour, violent par dedans

La comédienne Ève Lemieux publie son premier roman.
Photo: Julie Artacho La comédienne Ève Lemieux publie son premier roman.

D’Éros et Thanatos, on ne s’en sort pas. Philomène Flynn, qui travaille dans un salon funéraire à maquiller des défunts, ne se sent jamais autant vibrer que lorsqu’elle se trouve, dénudée, auprès d’un charmant représentant du sexe opposé (un sentiment parfaitement commun). Mais, c’est bien connu, il peut y avoir beaucoup plus de mort que de vie dans ce type de rencontre entre deux corps.

Amoureuse spécialement douée pour les mauvais choix, Philo ne sait exister que dans les paroxysmes de la passion incandescente ou en s’enfonçant dans ces gouffres que sont l’alcool, la drogue ou le sexe compulsif. Elle a les magnifiques défauts d’une irrécupérable romantique, guidée par un jusqu’au-boutisme sentimental ne pouvant se transformer qu’en lendemains qui déchantent (et en multiples flaques de vomi). Ses nuits sont traversées par un cortège de gars pas fiables, d’hypocrites et de narcissiques. Lana Del Rey et elle auraient de quoi jaser pendant des heures.

Chronique de la dérive d’une jeune femme qui ne sait aimer que lorsque ça fait mal (un autre sentiment commun, malheureusement), Comme des animaux, premier roman de la comédienne Ève Lemieux, laisse d’abord croire à un énième portrait des excès d’une jeunesse montréalaise relativement douillette et fière de ses petites incartades. Erreur. Pour reprendre la rengaine d’Alaclair Ensemble : on pensait qu’c’tait ça que c’tait, mais c’tait pas (tout à fait) ça que c’tait.

C’est que, par-delà ses allures de tortueuse comédie romantique, Comme des animaux tente surtout d’élucider le mystérieux pouvoir qu’exerce l’appel du pire sur ces êtres à qui personne n’a appris à reconnaître l’étreinte du guet-apens. En se gardant de verser dans la psychologisation outrancière, Ève Lemieux élabore à l’aide d’une écriture rugueuse et rythmée une galerie de figures secondaires éclairant les carences de son antihéroïne : une mère tragiquement bonasse, un père tendre mais résigné, ainsi qu’une vieille dame mourante (et forcément pleine de sagesse).

L’autrice offre par ailleurs une représentation de la sexualité au féminin tantôt réjouissante (ses personnages savent ce qu’elles veulent et ne craignent pas de dire la nature précise de leurs désirs), tantôt carrément glauque, quand le quotidien de Philo devient celui d’un zombie.

Le plaisir sexuel est ainsi à la fois ce tremplin grâce auquel devenir complètement soi-même et ce précipice dans lequel s’oblitérer.

La création procure aussi de l’oxygène à Philomène, elle qui s’engage dans l’écriture d’un roman graphique, dont plusieurs extraits ponctuent le texte (les passages les plus faibles, tant ils soulignent à gros traits le discours sur la toxicité des relations qui anime tout le livre).

Ève Lemieux propose-t-elle donc un doigt d’honneur au conformisme du couple rangé ou une mise en garde contre cet aveuglement qui consiste à croire que de céder à la douceur est un signe de faiblesse ? L’essentiel est ailleurs : dans la résistance de sa Philomène, qui n’en fera bien qu’à sa tête.

Comme des animaux

★★★

Ève Lemieux, XYZ, Montréal, 2019, 232 pages