La foi en l’autre de Michèle Plomer et de sa mère, Monique

Michèle Plomer met en scène une femme du 3e âge qui ne correspond pas au stéréotypes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Michèle Plomer met en scène une femme du 3e âge qui ne correspond pas au stéréotypes.

« Est-ce qu’on peut le lui dire ? » demande Michèle Plomer à la collègue photographe Marie-France Coallier quand nous les retrouvons dans la chapelle votive de l’oratoire Saint-Joseph, à quelques mètres de l’endroit où dort pour l’éternité le saint frère André. Marie-France, tout sourire, acquiesce. « Madame Coallier vient de m’apprendre qu’elle est la petite-nièce du frère André ! » révèle la romancière, parfaitement émerveillée.

« Je crois totalement que les lieux ont un esprit et je crois aussi qu’on est liés, qu’il y a un aimant entre nous tous. Pour moi, apprendre que madame Coallier est la petite-nièce du frère André, ça a ensoleillé ma journée », confie plus tard l’auteure de Dragonville et d’Étincelle, assise au cinquième étage de ce lieu de culte où elle venait enfant, les samedis après-midi, se « conter des peurs » avec son amie Brigitte.

Femme de foi, Michèle Plomer ? Pas au sens religieux. Mais femme de foi en l’autre ? Complètement. Cette fascination pour les hasards et les coïncidences révélant les relations qui nous unissent explique d’ailleurs au moins en partie cette bienveillance qui est la sienne, une qualité qu’elle partage avec sa mère Monique, personnage principal d’Habiller le cœur, son septième roman. Impossible de ne pas se soucier du bien-être de l’autre lorsque l’on croit qu’un étranger n’en est jamais vraiment un.

Savoir brûler son agenda

Après avoir tenté en vain de trouver son bonheur dans la retraite, Monique accepte à 70 ans un poste de cadre à la Protection de la jeunesse de Puvirnituq, au Nunavik. Parce que ses « livres refusent de se laisser écrire au même endroit que leurs prédécesseurs », sa fille Michèle est alors installée dans un appartement laissé vacant par la tante d’une amie au Rockhill, ce complexe immobilier du chemin de la Côte-des-Neiges adossé à l’oratoire. Son manuscrit, qui piétine, sera rapidement aimanté par le nord, plus précisément par toutes ces rencontres qu’y fait sa mère, irrésistible matériau littéraire.

L’alter ego romanesque de Michèle Plomer met peu à peu de côté son principal projet d’écriture pendant que Monique devient pour sa fille la première muse de l’histoire des muses à « faire tremper son dentier dans un verre de Pepsodent la nuit ». Fiction à haute teneur autobiographique, Habiller le cœur multiplie les allers-retours entre Puvirnituq, où Monique renaît, et Montréal, où Michèle tente de construire un livre autour de son imprévisible mère.

C’est ainsi une femme à la trajectoire très différente de celles de sa génération, et de son milieu, que nous raconte l’auteure, dans une série de scènes évoquant la rencontre de son père, anglophone ayant grandi dans un foyer douillet, et de sa mère, fille de la classe ouvrière canadienne-française qui échappera à son inéluctable destin de ménagère en épousant ce jazzophile et en s’offrant, grâce de petits boulots, des études universitaires.

Elle raconte aussi une femme qui, même si elle appartient au troisième âge, n’appartient certainement pas à ses stéréotypes. Siroter tristement du café avec ses semblables, dans un restaurant de centre commercial ? Pas trop son genre. « Elle a toujours eu une fibre marginale, Monique ! C’est une curieuse. Elle est véritablement intéressée par les autres. C’est rare, ça. Elle ne veut pas être la rencontre d’elle-même chez Tim Hortons à Magog. Elle a une soif d’être avec l’autre, sur le territoire de l’autre. »

Femme exceptionnelle ? C’est l’évidence, bien que sa fille souhaite que dans ce personnage flamboyant puissent exister d’autres mères ayant refusé, spectaculairement ou subtilement, d’incarner le rôle effacé que la société leur assignait.

Je pense qu’en tant que société, nous avons avec les peuples autochtones exactement le même problème qu’avec la diversité en général

« Plusieurs des femmes de mon âge [54 ans] ont eu des mères héroïques. Elles ont tellement brisé de carcans ! Je souhaite que, même si c’est un roman très intime, ce soit aussi un roman universel. C’est exceptionnel, les vies qu’elles nous ont permis de vivre. »

Écrivaine estrienne, écrit-on depuis le début de sa carrière au sujet de Michèle Plomer, qui s’est installée à Magog, pas loin de chez sa mère, après un séjour en Chine où elle a puisé la matière de plusieurs de ses livres. Il n’y a pourtant pas plus Montréalaise que Michèle Plomer, constate-t-on dans ce nouveau roman, habité autant par les paysages du Nord que par les rues du Cartierville de son enfance ou les couloirs du Rockhill où a vécu à son retour de Paris Anne Hébert, une autre des figures féminines d’affranchissement d’Habiller le cœur.

Souverain besoin de solitude

Son enfance au cœur d’une maison où résonnait de la musique rock et où les amis beatniks de ses parents venaient refaire le monde tout le week-end l’aura investie d’un souverain besoin de solitude, chuchote notre guide du jour, alors que nous contemplons les sculptures d’apôtres qui ornent les murs de la basilique de l’oratoire Saint-Joseph.

« Dès que je mets les pieds ici, je ressens une chaleur. J’aime beaucoup venir de bonne heure. Je trouve que les gens sont beaux. Je ressens les vibrations des histoires qu’ils portent. On ne vient pas à la messe à sept heures parce que tout est rose dans notre vie, ni parce qu’on n’a rien à donner ; ça va dans les deux sens. Je ne fais pas beaucoup d’exercice physique, donc c’est ici que je viens chercher de l’énergie. [Elle éclate d’un rire solaire.] Ça vaut bien un jogging. »

Pas juste de la détresse

« Je suis complètement indignée », dit sur un ton très grave Michèle Plomer au sujet des conditions de vie difficiles des Inuits du Nunavik, forcément mises en lumière par les segments d’Habiller le cœur qui s’y déroulent. Elle souhaitait néanmoins montrer que les Inuits « ne sont pas juste des gens en détresse ».

« Je pense qu’en tant que société, nous avons avec les peuples autochtones exactement le même problème qu’avec la diversité en général. Nous sommes incapables de juste être devant l’autre et de voir que nous sommes tous égaux, sans être dans une posture de sauveur, de bienfaiteur », dit-elle dans un bref moment de colère.

Des itinérants autochtones de Montréal apparaissent dans Habiller le cœur, comme pour souligner qu’il est peut-être, paradoxalement, plus aisé de s’émouvoir du sort des peuples autochtones vivant à des centaines de kilomètres que du sort de ceux que l’on croise au quotidien.

« Nous, les bien-pensants, qui crions à tous vents que nous ne sommes pas racistes, observons-nous avec lucidité, lance Michèle Plomer. C’est pour ça que le personnage de Monique est intéressant : elle a une façon de voir l’autre sans jugement qui est marginale, mais qui devrait être commune. » La vraie Monique, 79 ans, ralliera dans quelques jours le Nunavik où elle travaille toujours à temps partiel.

Habiller le coeur

Michèle Plomer, Marchand de feuilles, Montréal, 2019, 368 pages