Voyage au bout de la pauvreté urbaine

Les expulsions locatives  sont devenues banales  aux États-Unis, surtout pour les mères afro-américaines cheffes  de famille monoparentale.
Photo: John Moore Agence France-Presse Les expulsions locatives sont devenues banales aux États-Unis, surtout pour les mères afro-américaines cheffes de famille monoparentale.

Avis d’expulsion, prix Pulitzer de l’essai 2017, nous jette au visage le quotidien tragique de huit familles locataires américaines engluées dans le processus des expulsions locatives. Ces dernières sont devenues banales aux États-Unis, surtout pour les mères afro-américaines cheffes de famille monoparentale. En 2013, sur l’ensemble du pays, « un ménage locataire pauvre sur huit n’était pas en mesure de payer son loyer, et ils étaient aussi nombreux à croire qu’ils seraient bientôt expulsés. Ce livre se déroule à Milwaukee, mais c’est une histoire américaine qu’il raconte ». Milwaukee, justement : « une ville de moins de 105 000 ménages locataires ». Les propriétaires y expulsent « environ 16 000 adultes et enfants tous les ans. »

Dans ce troublant portrait de l’envers du rêve américain, le sociologue Matthew Desmond se penche sur l’ampleur du phénomène et sur ses terribles répercussions, méconnues de ce côté-ci de la frontière. « L’expulsion doit être considérée comme un rejet traumatisant, le déni d’un des besoins les plus fondamentaux et une expérience extrêmement honteuse. Entre 2005 et 2010, période d’augmentation fulgurante des loyers, les suicides provoqués par les expulsions et les saisies ont doublé. »

En 2008 et 2009, Desmond, lui-même d’origine modeste, a décidé de vivre dans un parc de maisons mobiles décrépites, puis dans Near South Side, quartier défavorisé de Milwaukee. Éprouvante par moments, cette plongée dans la spirale des expulsions lui a permis de noter ses observations sur quelque 5000 pages. Il a colligé des milliers de données issues, entre autres, de questionnaires et de rapports. Les méthodes et les sources se sont mutuellement enrichies.

L’ensemble est saisissant. Au fil des pages s’animent des êtres de chair et de misère, comme Arleen. Cette mère célibataire tente désespérément d’élever ses deux filles avec les 20 dollars par mois restants après avoir englouti ses maigres avoirs dans le loyer de son appartement miteux. Arleen, une exception ? Non. Quelque 67 % des ménages locataires pauvres américains ne reçoivent aucune aide fédérale. Ils consacrent donc la quasi-totalité de leur faible revenu aux frais de logement.

Desmond nous immerge aussi dans l’intimité de propriétaires immondes pour qui « il y a de l’argent à se faire dans le ghetto ». Tobin Charney exploite le parc à roulottes où l’auteur a vécu. Sherrena Tarver, ancienne institutrice, est devenue une entrepreneure. Sans état d’âme, elle expulsera Arleen et ses enfants peu avant Noël.

Aux êtres méprisables et pitoyables que l’on croise, on opposera la puissante détermination, l’intelligence et l’espoir infini d’individus face aux épreuves de la vie. Une leçon d’humanité.

Exemplaire sur le plan méthodologique, ce vaste reportage ethnologique décortique l’endettement chronique, fruits de la dégradation des politiques du logement et de la déréglementation du marché américain de l’immobilier. Il propose des solutions exigeantes pour mettre fin à l’exploitation. Il rappelle surtout que, « sans un abri stable, tout le reste s’écroule ».

Avis d’expulsion. Enquête sur l’exploitation de la pauvreté urbaine

★★★★

Matthew Desmond, Lux éditeur, Montréal, 2019, 534 pages