Ces hommes, ensemble

Si l’Église et l’armée sont «l’hypostase du boys club», Martine Delvaux s’attaque plutôt à ceux qui passent souvent sous le radar.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Si l’Église et l’armée sont «l’hypostase du boys club», Martine Delvaux s’attaque plutôt à ceux qui passent souvent sous le radar.

Ils sont là, partout, depuis toujours. Mais on ne les voit pas. Ils sont invisibles puisqu’ils sont la norme. Les boys club, ce sont ces clans tentaculaires qui investissent toutes les sphères de la société. Ce sont ces hommes — souvent blancs, âgés et fortunés — qui se serrent les coudes. C’est cette élite, tissée serrée, qui veille indirectement à préserver son pouvoir.

L’Église et l’armée sont « l’hypostase du boys club », nous dit Martine Delvaux dans son plus récent essai Le boys club, publié aux Éditions du Remue-Ménage. Au fil des quelque 225 pages de l’ouvrage, ce ne sont toutefois pas à ces réseaux, déjà bien connus, que l’autrice s’attaque. Mais plutôt à ceux, moins tangibles et plus sournois, qui passent souvent sous le radar.

C’est la version « souterraine » de ce système que Martine Delvaux veut débusquer. Ce sont une équipe sportive ou un groupe d’amis. Ce sont des membres d’une fraternité ou encore d’un corps de travail. C’est cette figure d’hommes, ensemble. Ensemble, car c’est cette notion de corps, de groupe qui sculpte les hommes. En se regardant, ils se voient et ils se forgent.

« Les femmes deviennent féminines contre l’arrière-plan des hommes, alors que les hommes deviennent masculins en compagnie des hommes », note Martine Delvaux dans l’ouvrage, citant au passage James B. Twitchell dans Where Men Hide.

Un effet grossissant, démultipliant s’ensuit. « Ce n’est pas vrai que les hommes se gonflent comme des pigeons en regardant les femmes, ce sont les autres hommes qu’ils regardent », détaille en entrevue celle qui est également professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM.

Les femmes s’en retrouvent piégées, estime-t-elle. « Le boys club se tient. Les hommes s’échangent toujours quelque chose, que ce soit un ballon, une Constitution, un projet de loi. » Ou encore des chiffres, des documents, de l’argent, des armes. Et pendant que les femmes sont souvent réduites à « la figure esthétique qu’elles forment ensemble », l’uniformisation des hommes, elle, tient davantage à « la défense de quelque chose —une valeur suprême, une nation, un pays », pointe l’autrice. Quelque chose de plus grand, de plus fort, qui tisse entre eux une fraternité, une camaraderie, bref un cercle de pouvoir, un rouage du patriarcat.

« Cette figure des hommes ensemble est tellement présente qu’on ne la voit pas », laisse tomber Martine Delvaux. De la même manière que les Blancs — et les privilèges qui leur sont accolés — forment une réalité invisible parce qu’elle incarne la norme, les réseaux masculins se fondent dans un paysage forgé par leur existence même. Ils ont toujours été là, ils vont de soi, on ne les voit pas.

Le boys club se tient. Les hommes s’échangent toujours quelque chose, que ce soit un ballon, une Constitution, un projet de loi.

 

Incidemment, les hommes sont communément considérés « comme “non genrés”, non marqués par leur sexe », alors que les femmes « sont leur sexe et le sexe essentiellement », écrit l’autrice. « En souscrivant aux pratiques grammaticales selon lesquelles “le masculin l’emporte sur le féminin”, on perpétue ce marquage ; on maintient le masculin dans son état de neutralité, d’universalité ; on préserve la figure de “l’homme par défaut” […]. »

Culture hollywoodienne

Pour éveiller les consciences et bousculer les esprits, Martine Delvaux présente aux lecteurs une ribambelle d’exemples, tirés de la culture hollywoodienne. Des images qui ne sont pas innocentes à ses yeux puisque « la répétition d’une figure, d’une image, est l’aveu d’un système ».

« Je voulais m’adresser au plus grand nombre, donc avoir des exemples qui avaient été fréquentés par le plus grand nombre de personnes », explique-t-elle en entrevue. En posant son regard sur la représentation des hommes véhiculée dans les séries et films américains — allant de Suits à Top of the Lake, en passant par American Psycho et bien d’autres —, l’autrice espère vivifier le débat social.

Ainsi donc, cette scène d’une tueuse à gages et d’un commando dans Munich (Steven Spielberg, 2005) a été « infiniment rejouée à travers les âges », nous dit-elle. « La nudité de la femme contraste avec les vêtements des hommes de la même façon que sa posture affalée dans le fauteuil est en contrepoint de la leur, debout devant celle qu’ils surplombent », écrit-elle.

Seuls ou en groupe, ces hommes, ici dans Munich ou ailleurs dans la culture cinématographique, et encore plus dans la vie de tous les jours, dominent une femme en situation de vulnérabilité. « Hollywood, c’est une sorte de colonialisme de l’imaginaire. Ça crée un climat, un environnement », insiste Martine Delvaux.

Comment, donc, briser ce système, le profaner comme écrit l’essayiste, « lui enlever ce qu’il lui reste de sacré » ? « Je ne sais pas comment on fait ça , répond-elle en entrevue.  La solution rapide, c’est de dire aux femmes de faire leurs clubs comme les gars. […] Mais on peut faire mieux que ça. Je ne suis pas sûre que c’est une bonne idée de reproduire ces mêmes cercles. »

La suite de l’histoire appartiendra donc à ceux et à celles qui décideront de briser ces liens pour en créer d’autres, peut-être moins blancs, peut-être moins hétéro-masculins, peut-être moins riches. « Il faut arrêter de penser à l’intérieur de leur système à eux. Il faut imaginer autre chose qui ne sera pas contre eux et pas sans eux. Mais essayez de défaire le système ! Il n’est pas bon pour nous, il ne l’a jamais été. »

Le boys club

Martine Delvaux, Les Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 2019, 225 pages