Dans la bulle de Réjean Ducharme

Avec son premier livre,  la comédienne et animatrice Catherine Trudeau jette avec fougue, spontanéité  et sagacité  un regard sensible  sur la lecture  et sur la littérature.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec son premier livre, la comédienne et animatrice Catherine Trudeau jette avec fougue, spontanéité et sagacité un regard sensible sur la lecture et sur la littérature.

Si la littérature a toujours fait partie de sa vie, si écrire s’inscrit naturellement dans son univers, la comédienne et animatrice Catherine Trudeau n’avait encore jamais, jusqu’à ce jour, écrit de livre.

Elle croyait, nous confie-t-elle en entrevue, ne pas avoir le souffle pour le faire. Et pourtant, avec le roman graphique Bérénice ou la fois où j’ai presque fait la grève de tout ! — qui paraîtra le 16 octobre à La Bagnole —, elle livre avec fougue, spontanéité et sagacité un regard sensible sur la lecture et sur la littérature.

« Le désir d’écrire était là depuis longtemps, mais c’est à cause de Simon Boulerice que je me suis lancée, c’est toujours la faute à Simon Boulerice ! », dit-elle en riant au téléphone. « Je devrais dire “grâce à lui” parce qu’il a donné mon nom à La Bagnole, qui cherchait de nouvelles voix. Martin Balthazar — vice-président, édition à La Bagnole — m’a demandé ce qui me plaisait dans les livres jeunesse. Je lui ai confié que j’aimais les ouvrages qui me dressent le portrait de grands personnages, de la culture, de l’histoire. Alors, assez rapidement, j’ai trouvé mon filon. Je voulais parler d’un personnage important de notre culture et, en tête de liste, pour moi, c’est Réjean Ducharme. Le point d’ancrage, ç’a été ce personnage de Bérénice. Afin que ce ne soit pas trop didactique, il fallait aller ailleurs, alors je me suis accrochée à elle. »

Bérénice, c’est l’histoire d’une petite fille qui en veut à ses parents à lunettes de lui avoir donné ce prénom « rididi, sorti de nulle part », dira l’héroïne. Puis, grâce à sa mère, qui lui lance un défi, elle découvre l’origine du choix dans L’avalée des avalés qu’elle tente de comprendre. Au-delà des mots compliqués qui peuplent le roman — des trilobite, estouffade, pentapole et autres délicieuses fantaisies —, Bérénice y découvre, en plus d’une petite qui porte son nom, un répondant chez cet auteur qui est, tout comme elle, un peu en marge, à l’écart du reste du monde.

« Tout le côté introspectif de la petite, tout ce qui a trait à la bulle, à cette difficulté d’en sortir, c’est inspiré de beaucoup d’enfants près de moi qui vivent avec une certaine forme d’anxiété, qui se réfugient dans leur monde. J’ai écrit en pensant à mes enfants, à mon grand, entre autres, qui a l’âge pile pour lire Bérénice, 11 ans. »

Dans cette traversée romanesque, Catherine Trudeau tisse d’habiles liens entre ses personnages et ceux de Réjean Ducharme, joue de clins d’œil aux amateurs de l’écrivain tout en titillant la curiosité des néophytes. Le rôle de passeur, l’importance de faire connaître ceux qui nous ont précédés est central dans son parcours et dans sa vision de la littérature.

« Moi, j’ai lu L’avalée des avalés en Ve secondaire, et ça n’a pas été un coup de cœur. Je ne comprenais pas. J’avais le sentiment que quelque chose m’échappait, je trouvais ça dense. Mais je crois qu’il faut parfois mettre des lectures ardues entre les mains des enfants juste pour développer l’esprit critique. Que tu n’aimes pas, que ça ne te rejoigne pas, c’est une chose, mais es-tu capable d’expliquer pourquoi ? Est-ce que le langage est trop complexe ? Est-ce à cause du personnage ou de l’époque qui ne n’interpelle pas ? Dès le plus jeune âge, il faut leur mettre tout plein de choses entre les mains pour qu’ensuite ils puissent cibler leurs préférences. »

Je crois qu’il faut parfois mettre des lectures ardues entre les mains des enfants juste pour développer l’esprit critique

 

Admiratrice de l’auteur, elle se défend toutefois d’être une spécialiste de Réjean Ducharme, avoue qu’à l’instar de sa petite Bérénice, c’est le personnage avant même l’écrivain qui l’a intéressée. « Je pense qu’on est dans un monde où ce n’est pas facile de dire “je n’ai jamais lu Proust, Balzac ni Stephen King…” Et pourtant, ce n’est pas grave, il faut juste l’avouer. La plus grande richesse pour les jeunes, c’est de lire. »

De tout, poursuit-elle. Elle se souvient avoir lu Le survenant de Germaine Guèvremont au secondaire et en est reconnaissante. « Je considère important de connaître cette parole-là, cette partie du Québec, cette période. Lire, c’est un effort. Oui, mais c’est important de faire des ponts. Tout s’inspire de ce qui vient avant nous, et je pense que c’est primordial de connaître qui étaient les grands joueurs qui nous ont devancés. »

Grande défenderesse de la littérature, amoureuse des mots, Catherine Trudeau est toutefois, nous avoue-t-elle, une lectrice très difficile. Lire Comme un roman de Pennac a d’ailleurs été pour elle une sorte de révélation.

« Les fameux droits du lecteur, ça m’a libérée. Parce que je ne suis pas une lectrice facile. Je ne lis que dans le silence et très lentement. C’est très ardu pour moi, la lecture. Et je n’ai pas de pardon. Si en dedans de 30 pages je ne suis pas embarquée, c’est beubye ! J’ai déjà été une boulimique à l’adolescence. Je lisais du matin au soir mais, en étudiant en littérature, la lecture est devenue une obligation, et j’ai perdu le plaisir. »

« Pendant plusieurs années. Je l’ai retrouvé en lisant du théâtre et je suis devenue plus habile. Je dois dire qu’écrire Bérénice, ça m’a aidée à me réconcilier avec l’état de la lecture. Parce que j’ai imaginé ce qui ferait rire mon fils, ce qui lui donnerait envie de continuer à lire. Et aussi, ce qui ferait que Bérénice a envie de continuer, elle. »

Pour le découvrir, il suffit d’ouvrir le livre…

Bérénice ou la fois où j’ai presque fait la grève de tout !
★★★★
Catherine Trudeau et Cyril Doisneau, La Bagnole, Montréal, 2019, 152 pages.

C’est dans un style enlevé, avec une grande finesse d’évocation que Catherine Trudeau trace avec un respect évident la rencontre entre une fillette et un auteur marginal. Un homme qui, toute sa vie, a préféré s’éclipser derrière ses oeuvres. Le personnage de Trudeau est révélé à travers une écriture assumée et spontanée, un souffle authentique qui rend cette petite attachante et crédible. Bérénice s’exprime de façon colorée, joue avec les mots, fouille, apprend, se décourage et reprend. Il y a là une véritable ode à la curiosité et à la liberté de lire, de ne pas tout comprendre. Si l’auteure permet une incursion dans l’univers de Ducharme, elle s’amuse par ailleurs à offrir de multiples clins d’oeil à la culture. Ici La guerre des tuques, là une chanson de Brel attisant sans doute la curiosité ou l’intérêt des lecteurs. En habile et fin conteur, Cyril Doisneau signe pour sa part le visuel du roman. La ligne fine et le mouvement du trait assurent un prolongement au texte de Trudeau, une atmosphère la fois légère et profonde, le tout porté par un humour qui fait briller l’ensemble. Fameux.