«Un»: monologue pour jeune femme seule au restaurant

Salomé Assor livre une méditation sur la violence insoupçonnée de la solitude.
Photo: Poètes de brousse Salomé Assor livre une méditation sur la violence insoupçonnée de la solitude.

Demander une table pour un, manger seul au restaurant compte pour certains parmi ces petites douleurs ajoutant à l’injure de la solitude, la claque au visage de son humiliant spectacle public. La narratrice d’Un, premier roman de Salomé Assor, est de celle-là. Assise avec elle-même dans un lieu dont on ne saura pas grand-chose, une jeune femme s’engage dans un irrépressible soliloque, adressé à ce « Monsieur » anonyme, son « cher lecteur ».

Premier titre de la nouvelle collection Prose de Poètes de brousse, essentiellement associée depuis 15 ans à la poésie, ce texte sans points ni majuscules saisit par la galopante fureur de ce flot de pensées qui s’emboîtent et se chevauchent. « [L]’enfer c’est les autres surtout lorsqu’il n’y en a pas », observe la narratrice esseulée en usurpant la plus célèbre maxime sartrienne.

Méditation sur la violence insoupçonnée de la solitude, Un alterne ainsi entre les aphorismes bien trouvés (« le plus impénétrable de nos secrets est ce que l’on éprouve à n’être qu’avec soi »), les considérations philosophiques et les emportements lyriques, auquel Salomé Assor, 21 ans, assortit un certain humour noir et un subtil sous-texte féministe. La femme seule est toujours plus suspecte, ou fragile, ou risible, que son pendant masculin, rappelle-t-elle.

Bien qu’il ne s’agisse que d’un premier livre, Un tient aussi à bien des égards de la réflexion sur l’acte même d’écrire. Espoir que celui qui nous a posé un lapin finisse par se pointer au rendez-vous et espoir que sa voix trouve écho chez l’autre deviennent les manifestations d’un même espoir d’échapper au drame de l’enfance, d’apparaître aux yeux d’autrui et de se soustraire enfin à l’invisibilité.

Si « écrire n’est qu’une piètre frivolité de quiconque, et quiconque écrit est lui-même le seul à y croire », « il existe [a contrario] un instant bien précis où l’on comprend brusquement que l’autre n’arrivera jamais, et c’est là pourtant que l’on s’entête à espérer, pendus au ciel à la manière des religieux ». Le cynisme que génèrent les promesses de l’écriture n’est peut-être donc ici qu’autodéfense. Ne faut-il pas, après tout, minimalement y croire pour continuer de noircir les pages ?

Monologue en spirales, composé de nombreux leitmotive, et sans véritable récit, Un témoigne d’une époque où les frontières séparant les genres littéraires s’amenuisent (pour le mieux, pourrait-on ajouter). Ce livre n’a donc rien d’un roman au sens traditionnel du terme, mais est porté par une langue fougueuse et maline, si bien que l’on pardonne (presque) à l’auteure sa passion pour les calembours et les jeux de mots.

 

Celui qui n’a jamais été seul, au moins une fois dans sa vie, peut-il aimer, peut-il aimer jamais, demandait le chanteur. Salomé Assor lui répondrait sans doute que non, dans la mesure où son livre, paradoxalement, a quelque chose de l’ode à l’humanité vers laquelle permet de tendre l’expérience de l’isolement lorsqu’elle se conjugue à celle de l’écriture. Dans les mots d’Anne Hébert : poésie, solitude rompue.

Un

★★★

Salomé Assor, Poètes de brousse, Montréal, 2019, 112 pages