«Les Foley»: racines irlandaises

Tandis qu’Annie-ClaudeThériault  salue Henry Longfellow,  on ne peut  que penser  à Zola devant  le détermi-nisme qui semble frapper les membres de la famille Foley.
Photo: Justine Latour Tandis qu’Annie-ClaudeThériault  salue Henry Longfellow,  on ne peut  que penser  à Zola devant  le détermi-nisme qui semble frapper les membres de la famille Foley.

Lorsque Laura est contrainte de quitter Philadelphie pour s’installer quelque temps à Miscou, Nouveau-Brunswick, c’est pour y étudier Sarracenia purpurea, plante carnivore « vaporeuse, sans commencement ni fin, accrochée à de fragiles rhizomes, sans solides attaches ». C’est aussi pour elle l’occasion de découvrir la vérité sur ses ancêtres irlandaises, « pour éviter d’avoir une mémoire marécageuse. Pour trouver un rivage. Accoster ».

Après ce court prologue campé en 2019, Annie-Claude Thériault nous transporte d’abord en Irlande, en 1847, au moment de la Grande Famine, celle-là même qui pousse Evelyne Foley à envoyer son fils, ses petits-fils et sa petite-fille en Amérique. « La guigne, la guigne ! » ne cesse de crier cette grand-mère que l’on croit devenue folle après avoir trouvé un coléoptère dans le champ de pommes de terre. D’une génération à l’autre, l’apparition de cette « bête à patates » apportera moult bouleversements.

L’émouvant voyage dans le temps, sur les pas de ces femmes modestes mais vaillantes, se poursuivra au Nouveau-Brunswick, en 1880, en 1910, en 1940 et en 1963, chaque fois à la rencontre d’une descendante d’Evelyne. Outre leurs yeux verts, les Foley partagent ce désir d’être utiles — « Ut Prosim ! » se répètent-elles —, trouvent réconfort sous la caresse du lin ou dans le parfum du caramel ou du stew et tremblent de peur les soirs de whisky, qu’il soit consommé par le père ou le frère.

À l’instar des héroïnes de son précédent roman, Les filles de l’Allemand (Marchand de feuilles, 2016), les femmes ici, malgré leur farouche volonté, ne sont pas toujours les maîtresses de leur destin. Roman intimiste porté par six narratrices tour à tour victimes de la lâcheté et de la dureté des hommes, de leur époque, de leur statut d’immigrantes, des grands bouleversements de l’Histoire, Les Foley s’avère une fine et nuancée réflexion sur la condition féminine à travers le temps, de même que sur l’hérédité, la filiation et la transmission.

Tandis qu’Annie-Claude Thériault salue Henry Longfellow, auteur du poème Évangéline, figure tragique acadienne, on ne peut que penser à Zola devant le déterminisme qui semble frapper les membres de la famille Foley, et contre lequel luttent les femmes pour préserver leur dignité, leur liberté. À travers la voix des narratrices, dont certaines sont adolescentes ou à peine sorties de l’enfance, on se rappelle les jeunes héroïnes en communion avec la nature, posant un regard lucide sur leur injuste condition et sur la cruauté de la société envers elles, que l’on rencontre chez les sœurs Brontë. Le souffle poétique traversant chaque récit évoque également la douce révolte ayant animé Emily Dickinson.

Tissés de non-dits, de secrets à moitié dévoilés, de mystères entretenus par pudeur ou par naïveté, de désirs réprimés, les récits des filles Foley se suivent et se complètent jusqu’à former un délicat portrait de famille empreint de nostalgie, de mélancolie et de sensualité où Annie-Claude Thériault célèbre la force des liens du sang.

Extrait de «Les Foley»

Je traînais lourdement ma honte et ma poche de coton. J’évitais la vraie route, je voulais surtout ne croiser personne. N’affronter personne. Je m’arrêtais devant chaque champ, émue, je crois. Émue parce que je verrais finalement encore tout cela. Même si ce n’était que des champs vides. Des champs sans moutons, sans agneaux. Sans enfants. Sans chiens. Sans patates. Sans hommes. Oui, c’est vrai, des champs sans hommes. On aurait dit qu’ils étaient cachés ou avaient tous déjà déserté, les hommes.

Les Foley

★★★★

Annie-Claude Thériault, Marchand de feuilles, Montréal, 2019, 295 pages