«Nos vies de plume»: avancer à rebours

Le roman  doux-amer de Karine Légeron nous transporte là où l’humanité se révèle apte, malgré ses peurs et ses difficultés,  à sortir  des schémas qui l’ont formée.
Photo: Rodolphe Lasnes Le roman doux-amer de Karine Légeron nous transporte là où l’humanité se révèle apte, malgré ses peurs et ses difficultés, à sortir des schémas qui l’ont formée.

Est-il possible de rompre complètement avec un parent parce que la relation, gangrenée par des années de violences et d’incompréhensions, ne fait que s’enliser ? Ou le lien biologique est-il si puissant qu’il faille à tout prix confronter les souvenirs et trouver la paix dans le pardon et l’acceptation ? Dans son premier roman, Nos vies de plume, Karine Légeron nous offre l’histoire d’une femme qui tente de se réconcilier avec son enfance meurtrie.

La narratrice, Alice, est enceinte. C’est ce qui la pousse à l’écriture de ces carnets, où elle raconte sa propre histoire afin, dit-elle, de l’offrir à sa fille lorsqu’elle sera assez grande pour comprendre : « J’ai pensé que c’était important, savoir d’où l’on vient. »

On la retrouve d’abord dans sa vie d’adulte, résignée à l’ordinaire de son couple essoufflé et d’un emploi occupé par habitude : « Je n’en avais pas conscience, mais aujourd’hui, c’est comme ça que je vois les choses : je perdais mon temps à faire semblant de vivre. »

Après tout, peut-être avait-elle besoin de cet ennui pour endormir les plaies béantes qui la bouleversent depuis qu’elle s’est affranchie de sa mère, Azaé, femme impulsive, aussi excentrique qu’égocentrique.

Alice souffre en silence, flanquée de Celia, sorte de fée protectrice qu’elle s’est créée pour l’aider « à supporter sa vie boiteuse d’enfant malheureuse », et qui ne la quitte jamais. Or, tout bascule lorsqu’elle reçoit une carte postale de sa mère qui lui demande de l’aide. Malgré ses réticences, elle la rejoint en Argentine, où l’attend la difficile quête d’une réconciliation avec soi.

Tandis que le texte met du temps à trouver sa voie, perdu dans les circonvolutions du désarroi, le départ vers l’Argentine nous happe résolument. Certaines révélations font naître une relation mère-fille complexe, nourrie par les ambivalences et les contradictions. En place d’une violence stérile, la narratrice embrasse une urgence de vivre qui la mène sur des chemins inédits, où se multiplient les rebondissements, enivrants et troublants.

L’autrice nous invite au voyage, de Paris à la Bretagne, jusqu’à l’Argentine, pourtant les univers demeurent secondaires. Ce sont les personnages qui soutiennent le récit, eux dont l’amplitude révèle des chaos heureux, des drames retentissants et quelques oasis de douceurs inattendues.

La primo-romancière a su bien rendre les détours et intrications que prennent les êtres pour se nouer les uns aux autres.

On regrette cependant le personnage de Celia, béquille avouée de la narratrice, qui crée des redites. De même, la posture d’élocution — cette lettre adressée à l’enfant à venir — est une forme éculée qui, trop souvent, nous ramène à l’objet de l’écriture, nous extirpant d’une magie que le texte avait su installer.

En dépit de ces bruits encombrants, ce roman doux-amer nous transporte là où l’humanité se révèle apte, malgré ses peurs et ses difficultés, à sortir des schémas qui l’ont formée, incarnant ainsi, par ses actions, de vrais changements.

Extrait de «Nos vies de plume»

J’avais passé le reste de la nuit dans les rochers avec Celia, sa voix se mêlait au chant des vagues. « Tu ne peux plus rien pour elle », c’est ce qu’elle avait dit. Et aussi qu’il était trop tard pour sauver Azaé, mais que moi, moi je pouvais encore m’en sortir, peut-être, à condition de ne plus la voir ni lui parler. Jamais. C’était la seule solution : rayer Azaé de ma vie.

Nos vies de plume

★★★

Karine Légeron, Leméac, Montréal, 2019, 163 pages