«Miniatures indiennes»: un pot-pourri échevelé

Le livre de François Hébert est avant tout un voyage déroutant à travers l’espace et le temps.
Photo: Richard-Max Tremblay Le livre de François Hébert est avant tout un voyage déroutant à travers l’espace et le temps.

Quittant Saint-Lambert, au sud de Montréal, le temps d’un énième voyage en Inde avec sa compagne Nathalie, un certain François Hébert, professeur d’université retraité, se raconte. « Là-bas, en Inde, les dieux existent, et par milliers, et vous n’êtes rien, mes pauvres amis, sinon transitoires, à coup sûr illusoires. » Nous voilà prévenus.

L’homme, qui enseignait il y a peu la création « littéraire », nous lance ce qui lui passe par la tête. Il s’ausculte et se palpe tout en prenant la mesure du monde. Il s’agace de tout avec un mélange de profondeur et de légèreté, tout en se jouant de l’esprit de sérieux.

Le narrateur de Miniatures indiennes est peut-être ou n’est peut-être pas ce même François Hébert né en 1946, qui n’avait plus pratiqué le roman depuis Le rendez-vous (1980) et Histoire de l’impossible pays (1984) et qui nous avait déjà donné un récit de voyage en Inde (De Mumbai à Madurai, XYZ, 2013). Au fond, tout est possible : « Certaines ressemblances des personnages de ce roman avec des personnes connues ou inconnues peuvent n’être pas tout à fait fortuites. »

Ses anciens étudiants le préoccupent encore. Et s’il a parfois oublié leurs noms, il se rappelle combien ils avaient peur de la vérité (« c’est-à-dire d’eux-mêmes ») et préféraient les Dead Obies à Samuel de Champlain, tout en aimant par-dessus tout un certain Justin Trudeau, « ce mannequin au regard vide qui relève ses manches pour donner l’impression qu’il travaille, parle avec son pied dans la bouche et s’habille en blanc et en rose pour la fierté gaie. L’avez-vous vu en Inde, costumé comme un Dupont en Grèce ? »

Entre l’Inde — dont on ne revient jamais vraiment — et Brossard, on pourra croiser l’un ou l’autre des toupets de Xavier Dolan ou la romancière Catherine Mavrikakis, passant en coup de vent dans un corridor de l’Université de Montréal (« la shoppe on disait »). Parmi les fantômes qui s’invitent dans la danse, on bute sur un souvenir de Pierre Vadeboncœur : « Avoir du cœur et de l’allant quand on est une pierre dans son nom, voilà du solide et tu aurais aimé avoir autant d’âme. »

Sa compagne, lisant par-dessus son épaule ce qu’il est en train d’écrire — et que le lecteur tient entre ses mains —, se permet à l’occasion de commenter le texte en direct. Pour lui dire qu’il exagère ou qu’il devrait peut-être joindre un mode d’emploi à ce « roman qui n’est pas un roman ».

En résulte une sorte de medley échevelé fait de courts chapitres, où rien ne se passe vraiment. Et où, plus encore, rien ne se passe jamais comme prévu. « Le passé passe mal, comment le dire autrement, il n’y a pas grand-chose à faire contre ça. » Un véhicule d’un genre nouveau, croit-il. « Une autorickshawfiction à cinq roues, livrable en pièces détachées, au bras de vitesse fou, au monoxyde de carbone reconverti en parfum. »

Avec Miniatures indiennes, François Hébert nous offre un livre inclassable — à ce niveau, c’est une qualité. Un court roman composite à l’humour narquois, férocement digressif, qui est avant tout un voyage déroutant à travers l’espace et le temps, plein de cahots, d’accélérations et de freinages brusques. Attachez votre ceinture.

Extrait de «Miniatures indiennes»

Que faisons-nous ici, nous ne le savons pas en définitive, de même que la Duras disait écrire pour savoir pourquoi elle écrivait, elle a pourtant commis pas mal de livres, de même que les touristes du monde entier ne visitent le monde à répétition que pour savoir pourquoi ils font cela, sans se le demander toutefois, se contentant de l’éblouissement, de se divertir, depuis que les dieux sont rentrés chez eux après nous avoir visités plusieurs fois, fourbus et dépités d’époque en époque. C’est plutôt décourageant, rentrons.

Miniatures indiennes

★★★ 1/2

François Hébert, Leméac, Montréal, 2019, 176 pages