«Girl»: des histoires à oublier

Pour Edna O’Brien, la littérature est encore le moyen de prêter sa voix aux personnes qui n’en ont pas.
Photo: Andrew Lih CC Pour Edna O’Brien, la littérature est encore le moyen de prêter sa voix aux personnes qui n’en ont pas.

Avec peut-être Margaret Atwood et Joyce Carol Oates, l’Irlandaise Edna O’Brien fait partie d’un petit peloton de tête informel de dures à cuire octogénaires de la littérature. Des écrivaines qui ne craignent pas les sujets délicats, capables de regarder sans ciller l’horreur en face.

Pour Edna O’Brien, 88 ans, la littérature est encore le moyen de prêter sa voix à ceux qui n’en ont pas. Une façon de garder vivantes des histoires qu’on aimerait mieux oublier, de faire éclater tabous et frontières. Depuis sa trilogie des Filles de la campagne, amorcée en 1962, jusqu’aux Petites chaises rouges (Sabine Wespieser, 2016), une histoire d’amour tordue sur fond de génocide en Bosnie, les injustices et le destin des femmes n’ont jamais cessé de la préoccuper.

Girl, son nouveau roman, est une plongée étouffante dans l’enfer d’un petit groupe d’écolières enlevées au Nigeria par des djihadistes. S’inspirant des 276 écolières de Chibok enlevées en avril 2014 par les combattants islamistes du groupe Boko Haram, la romancière s’est rendue plusieurs fois sur place et a mené sa propre enquête, rencontrant témoins et survivantes.

En 250 pages pendant lesquelles le lecteur retient son souffle, le roman raconte à la première personne la tragédie hallucinée de Maryam, une adolescente chrétienne enlevée une nuit avec des dizaines d’autres, violée à répétition et mise en esclavage. « Je me suis relevée et me suis essuyé la figure avec mon pagne. Au-delà de la fenêtre, la fosse commune buvait son quota de rosée, et j’aurais préféré être morte moi aussi. »

Les scènes d’horreur vont se succéder : le rapt, les viols rituels et collectifs, la lapidation d’une épouse soi-disant adultère, la faim. Ses jours s’écoulent entre la cuisine, le ménage, les prières et les coups. Mariée de force à un soldat plus méritant que les autres, elle tombe vite enceinte avant d’accoucher quelques mois plus tard sous les murmures de déception : « Ce n’est pas un mâle. »

Personnage créé de toutes pièces par la romancière, l’adolescente parle ici au nom de toutes les victimes. Lorsque l’occasion de fuir se présente, sa petite fille sur son dos, accrochée à l’enfant comme à la possibilité de sa propre survie, Maryam sera témoin d’autres drames, entendra des dizaines d’histoires au parfum de mort et de dépossession.

Et même rescapée de sa captivité, après avoir erré pendant des jours, saine sans être tout à fait sauve, ce n’est pas sans heurts qu’elle retourne à la vie. Car à la violence des viols et de la captivité succède ainsi une autre violence. Stigmatisés et ostracisés, Maryam et son bébé seront accueillis comme des pestiférés. Son père est mort de chagrin et sa mère vit désormais avec un « Oncle » qui contrôle tout. On sépare l’adolescente de son enfant tandis que sa mère la supplie de se résigner, parce qu’on n’a pas, lui dit-elle, le pouvoir de changer les choses. Pourquoi ? « Parce qu’on est des femmes. »

Un véritable condensé d’horreur, de révolte, mais aussi d’espoir et de résilience.

Extrait de «Girl»

Je me réveille sur le sol de la cuisine, où j’ai dû tomber d’épuisement. Je commence à gratter l’argile comme le fait une bête pour sortir. Je ne sortirai jamais. Je suis ici pour toujours. Je demande à Dieu, s’il te plaît, ne me donne plus de rêves. Efface tout. Vide-moi de tout ce qui a été.

Girl

★★★★

Edna O’Brien, traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser, Paris, 2019, 256 pages