«Ceci est mon corps»: le droit inaliénable d’être soi 

Michael V. Smith possède une plume directe et décomplexée.
Photo: Sarah Race Photography Michael V. Smith possède une plume directe et décomplexée.

Le titre du premier essai biographique de Michael V. Smith — Ceci est mon corps (My Body Is Yours : A Memoir) — ne relève pas du hasard. Car au fil des quelque 200 pages qui constituent le récit, l’écrivain caresse, analyse, livre chaque parcelle de son anatomie, source interchangeable de honte et de plaisir, et creuse les sillons de sa peau comme ceux de sa mémoire et de son âme.

À travers les cicatrices, les vergetures, les frissons et la douceur, le cinéaste et drag queen canadien se remémore la peur, l’incompréhension, la honte, la vulnérabilité, mais aussi le plaisir, la chaleur et l’abandon qui ont forgé son parcours.

Il interroge les lisières que balisent nos idées préconçues sur le corps, ses limites, ses écarts, sa résilience, son unicité, et entame une réconciliation avec sa masculinité et les différences qui la composent, ouvrant ainsi la porte à une remise en question et à une rupture collective avec les normes de genre et les prisons de verre qui en émanent.

Le romancier replonge au cœur d’une enfance passée en adéquation avec son environnement, renoue avec le gamin efféminé, constamment humilié, sans ancrage dans une famille d’ouvriers et une petite ville sectaire. Il revisite l’embarras persistant d’un adolescent dont la coquille fendille peu à peu au rythme des premiers émois amoureux.

Puis, avec sa plume directe et décomplexée, dépouillée de fioriture et d’euphémisme, il raconte l’artiste et ses compulsions, il recense les ravages de sa dépendance à l’alcool, au sexe et au travail, exutoires de ses craintes et d’un passé qui le pourchasse comme son ombre.

De la découverte de son potentiel artistique à sa réconciliation avec un père absent et étranger à son désarroi, en passant par la fabrication d’un alter ego drag qui renforce sa masculinité, les récits bouleversants d’authenticité s’enchaînent dans ce récit initiatique queer qui souligne l’universalité dans la différence et l’insignifiance de la normalité.

Ces instants poignants sont de temps à autre engloutis par l’abondance d’anecdotes détaillées sur les plaisirs risqués et éphémères — aventures dans les parcs, drague dans les toilettes publiques et arrêts dans les saunas — qui frôlent parfois le cabotinage et favorisent le sentiment d’intrusion au détriment de l’érotisme.

Il faut passer outre les premières réserves pour comprendre que ces envolées d’une intimité troublante bousculent le lecteur pour mieux s’ancrer dans la banalité, en opposition avec les catégorisations trop restreintes qui accompagnent souvent notre désir de comprendre la différence.

En abordant sans détour les ravages de la honte, de la dépression, de la maladie et de la dépendance, Smith parvient à exposer les nombreuses conséquences de la contrainte et du silence et nous invite à tendre la main à l’autre sur cette longue route que chacun doit entreprendre pour embrasser ce qui le rend unique.

Extrait de «Ceci est mon corps»

La première fois que j’ai enfilé une robe, je me suis rendu compte que mes jambes de poulet, qui avaient trop souvent été la risée des autres, avaient désormais une minceur qui faisait l’envie de tous. Ma taille de guêpe, mes longs bras et mon long cou, mon amour des couleurs, mon sens de l’humour, ma capacité à bien agencer les vêtements, mon amour de la couture et de la coiffure, des accessoires, des souliers et des sacoches, tout ça s’est soudainement amalgamé en un splendide et doux portrait de la féminité. Une fois qu’on enfile une robe, tous les termes reliés au genre prennent leur sens contraire. J’étais à ma place.

Ceci est mon corps

★★★

Michael V. Smith, traduit de l’anglais par Benoit Laflamme, Triptyque, Montréal, 2019, 294 pages