Lydia Lunch, la bouche du canon

Lydia Lunch n’est ni du bon ni du mauvais côté de l’histoire. Elle est l’antithèse du familier et du sécuritaire.
Photo: Jasmine Hirst Lydia Lunch n’est ni du bon ni du mauvais côté de l’histoire. Elle est l’antithèse du familier et du sécuritaire.

Vladimir Nabokov prétendait que ses personnages frémissaient à son approche, comme le marbre devant Michel-Ange. Une assertion similaire pourrait expliquer les dizaines de croix blanches qui ont poussé, au fil des ans, dans le cimetière métaphorique réservé aux individus ayant pris à rebrousse-poil Lydia Lunch.

Mais qui peut bien avoir peur de cette écrivaine, chanteuse et icône féministe américaine qui publie ces jours-ci So Real it Hurts ? La liste est longue. On y retrouve entre autres des musiciens, des psychopathes et des policiers. « Je n’ai jamais eu de problèmes avec la police. […] Ils ne peuvent cependant pas en dire autant. Les pauvres », écrivait récemment l’artiste, aujourd’hui âgée de 60 ans.

Lydia Lunch n’est ni du bon ni du mauvais côté de l’histoire. Elle monte au bat pour l’équipe la plus fascinante : celle qui joue contre tout le monde. Elle est l’antithèse du familier et du sécuritaire ; une victime qui a rapidement décidé à quelle extrémité du canon elle voulait se retrouver. À quelques jours de son passage à Montréal, où elle donnera vie à la prose « napalmisante » de son nouveau recueil, nous lui avons parlé.

Chambre des tortures

Le chapelet de questions que Le Devoir avait pour Lydia Lunch semblait a priori généreux (« Seigneur, ambitionnez-vous d’écrire un livre sur moi ? »). Mais voilà, cela fait cinq minutes que nous conversons et six interrogations sont déjà passées en rafale. La première, « Pourquoi votre éditeur a-t-il voulu souligner le fait que ce recueil a été refusé par 26 maisons d’édition américaines ? », a trouvé réponse en ces mots : « C’est moi qui l’ai voulu, et j’en suis très heureuse. Qu’ils aillent se faire foutre, ce livre sort finalement chez un éditeur [Seven Stories] qui publie Noam Chomsky et Angela Davis. »

Après un faux pas de notre part au sujet des deux textes politiques qui amorcent et concluent le recueil (« Vous voulez rire, rien n’a changé depuis l’ère Reagan. Tout ce que j’écris est politique, et ce, depuis le début. », nous lance-t-elle), nous abordons son improbable livre de recettes, The Need to Feed, publié en 2012 (épuisé depuis), dans lequel elle explique avoir appris à cuisiner par nécessité. Un glitch spatio-temporel cause un peu d’interférence durant la conversation.

− Pardon, avez-vous dit « eat them » [les manger] ?

− Non, j’ai dit « feed them » [les nourrir]. Mais ça va, Ralph, je peux vous nourrir et vous pourrez me manger par la suite.

Oups. Oui, la dame s’est montrée libidineuse. Sa spécialité. Ça y est, la glace vient d’être brisée grâce à l’imaginaire du bas-ventre. La femme ricane. Le rythme de la conversation ralentit. « Prenez votre temps, je suis en train de me maquiller… et le lanceur d’alerte est encore en train de parler de Trump à la télé. »

Trump ? Ah oui, le costume dans lequel on entrepose tout ce contre quoi Lydia Lunch rage depuis sa plus tortueuse enfance dont l’événement fondateur est sans doute la mort de cette grand-mère sicilienne empestant le camphre, décédée à côté d’elle durant son sommeil. Des années d’abus de la part d’un père violent auront complété la première phase du travail. « Je suis une sadique incarcérée dans sa propre chambre de torture », écrit-elle en introduction de So Real it Hurts, préfacé par le regretté Anthony Bourdain.

La philosophie dans le mouroir

Gorgone issue de la mouvance no wave, apparue à la fin des années 1970 dans le Vietnam urbain du Lower East Side new-yorkais, Lydia Lunch (née Lydia Anne Koch) a gravé très tôt son nom au couteau de chasse sur le tronc de l’histoire de la musique. Au fil des ans, elle est devenue une icône ; la photo qui accompagnerait la définition du mot « colère » dans les dictionnaires. Elle a enchaîné les projets musicaux (8-Eyed Spy, Harry Crews, Big Sexy Noise, Retrovirus), littéraires (Adulterer Anonymus ; Paradoxia : A Predator’s Diary ; The Gun Is Loaded ; The Heroin Chronicles) et cinématographiques (des films de Richard Kern à ceux de Virginie Despentes — d’ailleurs l’une de ses traductrices).

Figure incontournable du spoken word, elle a allié son amour pour Jean Genet, Céline, le Marquis de Sade et Michel Foucault à sa manière unique de démontrer que le privé peut être politique. NYU a récemment acquis ses archives et l’Université de Chicago l’accueille pour des événements littéraires. Elle a déterré Hubert Selby Jr., quitté les États-Unis lorsque George W. Bush a été élu, qualifié Hillary Clinton de « Matrone-Sainte des meurtriers de masse […] putassant au service du complexe militaro-industriel et des banques », et s’est attaquée, de manière controversée, à l’hypocrisie hollywoodienne durant la campagne #MeToo.

« Le genre de conneries engendrées par la nature patriarcale de certains trous du cul va simplement continuer de se reproduire, ne nous leurrons pas. Je crois néanmoins qu’il faut faire une différence entre des comportements déplacés et les crimes. Merde, certaines femmes sont assassinées ailleurs dans le monde parce qu’elles se promènent main dans la main. » Dans un élan classique lunchien, elle ajoute : « Les femmes ont besoin d’apprendre à se défendre. Un connard qui vous pince le derrière mérite que vous lui attrapiez les couilles et les tordiez en lui demandant : alors t’aimes ça, mon beau ? »

Ceci dit, Lydia Lunch assure ne pas blâmer les hommes pour ce qu’ils sont (ce qui n’excuse aucun comportement dégueulasse) et se moque au passage d’une certaine préciosité inconséquente chez les individus d’allégeance ultralibérale, rappelant l’épisode récent du brownface de Justin Trudeau : « S’il est un suprémaciste blanc, comment doit-on qualifier les gens comme David Duke ou encore Donald Trump ? Grandissez un peu, c’était un costume ridicule, à une tout autre époque. Nous avons des batailles plus sérieuses à mener. »

En attendant la sortie du documentaire de la cinéaste Beth B., Lydia Lunch : The War Is Never Over, nous confirmons aujourd’hui que l’artiste n’est morte pour les péchés de personne ; le contraire reste à voir.

So Real it Hurts / Lydia Lunch & Weasel Walter : Brutal Measures

Lydia Lunch, Seven Stories Press, 2019, 164 pages /  En concert à l’Escogriffe, le jeudi 10 octobre, 21 h. Une présentation de DISTORSION et Analogue Addiction.