La poète du Nord

L‘auteure et chanteuse de gorge inuite Tanya Tagaq vue par l’illustratrice Maia Faddoul
Illustration: Maia Faddoul L‘auteure et chanteuse de gorge inuite Tanya Tagaq vue par l’illustratrice Maia Faddoul

Lorsqu’elle monte sur scène, la chanteuse de gorge Tanya Tagaq transporte son public aux confins du cosmos, là où naissent le tonnerre, les tempêtes, les hurlements des loups et le pouvoir séducteur des étoiles. Les sons gutturaux, les respirations saccadées et les mouvements fluides qui rappellent l’imprévisibilité des vagues deviennent la grammaire d’un récit sonore qui ouvre la porte à une infinité d’interprétations.

Née à Iqaluktuuttiaq, au Nunavut, Tanya Tagaq ne fait rien comme les autres. Ses stupéfiantes prestations, son engagement envers sa communauté et son point de vue critique sur le colonialisme lui valent autant de foudres que de reconnaissance. Il n’est donc pas surprenant que son premier roman, Croc fendu, finaliste au prix Scotiabank Giller et en tête des ventes au Canada, enchante autant qu’il déstabilise, exigeant avec une puissance mythologique une renonciation complète au confort, aux stéréotypes et à l’absence d’empathie.

Bien qu’elle soit habituée à soulever les passions, la poète du Nord affirme ne s’être jamais sentie aussi vulnérable que lors de la publication de ce premier recueil. « Lorsque je monte sur scène, je me camoufle derrière les costumes et le maquillage. J’exprime ce que je ressens sans ne jamais avoir recours aux mots. Je n’impose pas de narration, de récit. J’ouvre une brèche qui permet aux gens de s’approprier l’expérience, de vivre des émotions en fonction de leur propre individualité. »

« Je suis même heureuse lorsque les gens quittent la salle, car l’inconfort est un espace qu’il est important de vivre et d’assimiler. Mais avec le livre, c’est différent. Il n’y a plus de frontières. Les lecteurs auront accès à ma tête, à mes pensées. J’ai beaucoup plus peur du rejet dans ces conditions. »

Illustration: Jaime Hernandez Illustration tirée de «Croc fendu»

Dans ce récit venu de loin, Tagaq chronique la destinée impitoyable d’une adolescente à la recherche de repères dans un village du Nunavut assombri par une nuit perpétuelle et secoué par le pouvoir brut et amoral des esprits de la glace et du ciel. Au cours de ses pèlerinages rythmés par la survie, la jeune fille connaît la joie et l’amitié, les frissons des petites peurs, l’ennui et l’intimidation, les ravages de l’alcool et la violence sourde d’un peuple ravagé par la colonisation, arraché à son histoire et à ses croyances. Savant collage d’anecdotes hallucinées, de poésie intimiste et de mythologie enchanteresse, l’univers façonné par l’artiste brouille les étranges frontières qui se dressent entre réalité et fiction, humanité et animalité.

« Lorsque j’étais en septième, l’enseignante nous a proposé de tenir un journal. J’ai tellement aimé l’expérience que je l’ai poursuivie tout au long de ma vie. Organiquement, sans trop réfléchir, j’écrivais en mélangeant les genres, en inventant ou en embellissant la réalité, selon mes pensées et mes émotions du jour. Le roman était donc en grande majorité écrit avant même que je rêve d’être publiée. »

Sa poésie insaisissable revisite son passé pour plonger au cœur des traumatismes, de la faim, de la peur, des abus, des disparitions inexpliquées et de l’appel endémique de la mort qui grondent de génération en génération sur ce territoire prisonnier des banquises.

« Les terribles conséquences auxquelles je fais allusion se déroulent tous les jours au Nunavut. Les tragédies s’enchaînent et nous forcent à réinventer constamment notre résilience. En tentant d’éradiquer notre culture, le gouvernement canadien a créé un deuil permanent. Les Canadiens doivent savoir ce qui se produit dans leur pays. Personne ne mérite de vivre comme ça. Les intérêts capitalistes sont en train d’avoir notre peau. »

Illustration: Jaime Hernandez Illustration tirée de «Croc fendu»

Pour ouvrir les yeux des gens sur la crise socio-économique induite par le système colonial et contraindre le gouvernement à agir « au-delà des excuses et des paroles vides », Tagaq n’hésite pas à prendre la parole sur les réseaux sociaux. Elle y dénonce les abus et les injustices et encense la beauté du mode de vie traditionnel des Inuits, leur solidarité, leur grand respect de la nature et leur passion pour la chasse, déclenchant généralement une poignée d’insultes au passage.

« La Terre est notre supermarché. Je comprends les revendications des défenseurs des droits animaliers, mais ils devraient s’attaquer au système plutôt que de dire à des gens pauvres et sans ressource ce qu’ils doivent manger. C’est facile de regarder les autres de haut. Mais toutes les cultures ont quelque chose à offrir. Il suffit de tendre la main. »

En dépit de la haine et du rejet, Tanya Tagaq refuse de perdre espoir. Le vent lui souffle à l’oreille que le changement est perceptible, que les cœurs s’ouvrent. Pour les autres, qui l’invalident en l’accusant d’être inarticulée et grossière, Tanya Tagaq n’a qu’un message : « Lisez mon best-seller et on s’en reparlera ! »

Croc fendu
★★★★
Tanya Tagaq, traduit de l'anglais par Sophie Voillot, Alto, Montréal, 2019, 208 pages

Rare incursion au sein du quotidien des femmes et des filles de la communauté inuite, le premier roman de la chanteuse de gorge canadienne Tanya Tagaq, Croc fendu, raconte les rêves, les peurs et l’amour d’une jeune femme sur le vaste chemin de la vie et de la maternité. Sur les banquises d’un village du Nunavut, elle découvre le pouvoir brut et amoral des esprits, ne fait qu’une avec les aurores boréales, donne naissance à un enfant des glaces et entasse les briques de la résilience. Savant mélange d’anecdotes, de poésie et de mythologie, la plume saisit pour mieux s’échapper, sème la confusion et gruge au plus profond de l’être pour titiller la honte de l’ignorance, le désir de savoir et d’agir. L’artiste crée un univers où les frontières entre réalité et fiction, entre humanité et animalité, entre violence et plaisir se fissurent et s’effondrent dans un ballet transcendant. À couper le souffle.

Extrait de «Croc fendu»

Les renards s'enfuient. Les renards meurent. Je les pleure, mais je comprends qu'il est dangereux de regretter ceux qui ne verseraient pas une larme pour moi en retour. L'empathie appartient à ceux qui peuvent se l'offrir. L'empathie appartient aux privilégiés. 
L'empathie n'appartient pas à la Nature.
Notre famille avait des chiens qu'il fallait parfois enterrer ou libérer de leurs souffrances. Mon père faisait toujours consciencieusement son travail, même s'il s'agissait d'abréger les souffrances de nos animaux domestiques. Il s'en acquittait sans laisser de place aux regrets. Il le faisait, c'est tout. Comme on naît tous, comme on meurt tous. Pas de choix, que l'action.