«La dernière déclaration d'amour»: tomber et ne plus se relever

Les mots que l’écrivain emploie ont chacun une ambition.
Photo: Elsa Björg Magnúsdóttir Les mots que l’écrivain emploie ont chacun une ambition.

Après avoir été maire de Reykjavik, premier ministre d’Islande et ministre des Affaires étrangères, David Oddsson a été directeur de la Banque centrale d’Islande de 2005 à 2009. C’est au cours de ces quatre années que le personnage principal de La dernière déclaration d’amour, de Dagur Hjartarson, est tombé amoureux.

Dans un récit au ton du journal intime, ce personnage affirme ne plus se rappeler son nom — il ne se souvient que des événements datant de cette époque, au début de sa carrière de poète, alors qu’il dit déjà avoir entamé l’écriture du roman que l’on possède entre les mains. Comme s’il était destiné à nous raconter son histoire d’amour depuis ses tout débuts.

Si on ne connaît pas son nom, on sait toutefois de qui il tombe amoureux : Kristín, jeune avocate en devenir qu’il rencontre par hasard dans la rue. Ainsi commence sa première vraie histoire d’amour. Elle et lui, tels deux ours polaires dansant le ballet, malgré les hommes qui tentent tant bien que mal de les éradiquer. Il est éperdument amoureux, et s’y perd, peu à peu.

En plus de Kristín, il y a Trausti, son meilleur (et seul) ami autoproclamé non-artiste, bachelier de l’Université du doute. S’étant donné pour mission de faire tomber le capitalisme, Trausti a pour cible David Oddsson. Il décide d’en faire une statue d’argile, un totem à l’encontre du temps, et s’entête à inclure son meilleur ami dans le coup. Avec le temps, sa cible devient son obsession, et Trausti se perd dans son ombre. Mais, souligne-t-il, ne sommes-nous pas tous, d’une certaine manière, cachés dans l’ombre de David Oddsson ?

Bouleversant


S’il faut quelques pages pour s’y habituer, la prose lyrique de La dernière déclaration d’amour s’avère une parfaite contrepartie à l’histoire chargée qu’elle raconte : un amour qui se veut si grand, plus grand que tout, mais qui n’est pas insensible à « l’air des temps modernes », pour reprendre les mots de l’auteur. Y planent les spectres du néolibéralisme, de la gauche et de la droite, des changements climatiques. De même que celui de la récession sur le point de faire chavirer le monde, l’Islande y comprise, à l’aube du krach de 2008. À quoi s’accrocher, dans un univers aussi chancelant, sinon à l’amour ?

 


Dans son roman, Dagur Hjartarson donne une tout autre image littéraire à ce sentiment, qui n’est pas invincible face à ce qui l’entoure, mais plutôt infiniment fragile, noué à ce monde moderne au bord du gouffre où le temps n’est pas plus doux envers les cœurs, au contraire. Les mots qu’il emploie ont chacun une ambition. Les imageries se voient érigées aux plus belles hauteurs avant de tomber, cassées, irréparables, et c’est ainsi qu’on se rend compte de la force de la plume de Hjartarson. Chacun des chapitres est un poème ; La dernière déclaration d’amour est d’ailleurs le premier roman de Hjartarson, après une série de recueils de poésie.


Le tout, casé dans le décor sombre et quasi mythique de la capitale islandaise, solidifie ainsi le roman et son récit : non pas une histoire d’amour mielleuse qui accumule les instants faussement romantiques, mais un témoignage de ce que c’est de tomber amoureux une première fois — et de comment on se remet très rarement d’une telle chute.

La dernière déclaration d’amour

★★★★

Dagur Hjartarson, traduit de l'islandais par Jean- Christophe Salaün, La Peuplade, Chicoutimi, 2019, 302 pages