«Katerina»: Surgir du passé

«Katerina», de James Frey, est ce qu’il est convenu d’appeler un antépisode.
Photo: Matt Jordan «Katerina», de James Frey, est ce qu’il est convenu d’appeler un antépisode.

Durant la dernière décennie, James Frey a consacré l’essentiel de ses énergies créatrices à des romans d’aventure et de science-fiction destinés aux adolescents, le plus souvent sous le pseudonyme collectif de Pittacus Lore. Quinze ans après une fracassante entrée en littérature avec Mille morceaux, poignante autofiction à propos de la réadaptation d’un jeune toxicomane, l’auteur américain est de retour avec un nouveau chapitre des tribulations de son double de papier.

Par rapport à Mille morceaux et à Mon ami Léonard, Katerina est ce qu’il est convenu d’appeler un antépisode. Ainsi, l’essentiel de l’action se déroule à Paris, en 1992, au moment où Jay, 21 ans, aspire à devenir écrivain et à vivre des émotions fortes.

« Je parcours donc des rues millénaires peuplées de gens qui parlent une langue que je ne connais pas à la recherche de quelque chose que je ne trouverai jamais, je pourrais appeler ça liberté mais c’est bien plus encore, je pourrais appeler ça illumination mais j’ai envie d’éprouver beaucoup plus que ça, je pourrais appeler ça tout parce que c’est tout pour moi, aimer baiser manger boire dormir sentir vivre vivre vivre. » À l’image d’Henry Miller, son héros, Jay se dit déterminé à « réduire le monde en cendres avec des mots ».

L’art du bonheur

Entre les épisodes parisiens, il y a des interludes contemporains, à Los Angeles, où Jay vit avec sa femme et ses enfants, des passages où l’écrivain, pourtant célébré, nage dans la dépression. « Ce qui me manque, c’est la lutte. C’est le fait de ne pas savoir. Le fait d’être seul, tout seul, et de vouloir quelque chose à tout prix et d’être prêt à me faire mal pour l’obtenir. Ce qui me manque, c’est l’ascension de la montagne. Le véritable enjeu, ce n’était pas d’arriver tout en haut. Atteindre le sommet, ça m’a rien fait, je m’en foutais. C’était le fait de grimper qui avait du sens. »

Katerina, c’est celle qui va ramener le narrateur dans le temps, celle qui va surgir de son passé. En communiquant avec Jay par le truchement de Facebook, 25 ans après l’avoir rencontré à Paris, il se pourrait bien qu’elle lui ait sauvé la vie.

Malgré la traduction, truffée d’expressions franco-françaises dont on se contentera de dire qu’elles sont agaçantes, on retrouve avec un grand plaisir la langue haletante du narrateur, ce ton féroce, à la fois brutal et lyrique, jusqu’au-boutiste et nihiliste, souvent érotique, parfois irrévérencieux, une voix menée par une pulsion de vie et un instinct de mort, un narcissisme éhonté et un viscéral besoin des autres.

Philosophique parce qu’il constitue une vaste recherche du bonheur, mais aussi littéraire puisqu’il interroge les tenants et les aboutissants du geste d’écrire, le roman met en scène la quête de sens d’un Nord-Américain en crise, un homme du XXIe siècle contraint de se réinventer, un individu qui fouille dans son passé, dans ce qu’il fut, dans ce en quoi il crut pour mieux exister au présent et se projeter dans l’avenir, pour réapprendre à donner et à recevoir, à aimer et à être aimé.

Katerina

★★★ 1/2

James Frey, traduit de l’anglais par Diniz Galhos, Flammarion, Paris, 2019, 368 pages