«Racines et fictions»: trek poétique

Une contemplation furtive dans les bas-fonds de ruelles obscures qui sentent l’asphalte, le Bounce et le shampoing du Mile End limite Parc Ex
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une contemplation furtive dans les bas-fonds de ruelles obscures qui sentent l’asphalte, le Bounce et le shampoing du Mile End limite Parc Ex

Dans la postface de son ouvrage Racines et fictions, le poète Hector Ruiz confie que ce recueil a d’abord pris la forme d’une performance intime avant de devenir un livre. « Une fois par semaine, pendant dix mois, je partais de la maison pour aller me perdre en ville », écrit cet auteur d’origine guatémaltèque ré-enraciné à Montréal. Dans un même souffle, le poète et observateur de la nature urbaine s’épanche sur le processus de négation qui a précédé la création de Racines et fictions, indiquant qu’il ne souhaitait ni écrire des histoires de marche ni un récit d’immigration. La table est mise.

Contemplation furtive dans les bas-fonds de ruelles obscures qui sentent l’asphalte, le Bounce et le shampoing du Mile End limite Parc Ex, avec plusieurs détours par les chaises du parc La Fontaine, des motels de la rue Sherbrooke et d’autres éléments de décor banals ou splendides, selon l’humeur, Hector Ruiz capte les images crues et diffuses de la ville, avec quelques élans de réalisme magique.

S’offrant en guise d’éclaireuse une citation de Jack Kerouac, laquelle donne le ton à ces errances dans le clair-obscur montréalais, la poésie d’Hector Ruiz, qui se déploie en courts fragments, nous entraîne dans un trek émotif et imagé au cœur de divers recoins mythiques ou secrets de la ville et de la psyché de celui qui en est témoin et visiteur actif.

Dans le regard poétique d’Hector Ruiz, il y a des lendemains de veille de gorgées de bière au Dieu du ciel, des « crack houses bientôt condos avec piscine sur le toit », des absences annoncées du bureau, des chèques sans provision comme paradis fiscaux, des parfums de lilas entre les tondeuses à gazon, une pile de contraventions jetées sur le dos des canards. Il y a des phrases qui s’impriment dans la mémoire sensorielle, comme : « tu épluches ta poitrine extirpes des quartiers d’orange fruit du corps noyau de personne » ou encore : des « fines algues sous la langue ».

Dans ces errances libres, il y a aussi des voyages dans le temps, le spectre de « Tony l’aiguiseur de couteaux », des souvenirs du Guatemala et d’un walkman jaune volé dans un magasin pakistanais. Ça parle aussi d’un Montréal éventré par ses incessants chantiers (« la ville est ébranlée jusque dans ses fondations »), d’une rue Ontario peuplée de dépanneurs, de pagodes, de mosquées et de Guadeloupe de Mexico.

Le corps privé et le corps public : c’est finalement ce qui est exploré dans ce récit qui parle de l’expérience de l’exil dans un territoire urbain codé qui est réinterprété de façon libre. Le droit de cité par l’action poétique : Hector Ruiz s’approprie ainsi la ville, dans un acte de liberté absolu.

Racines et fictions

★★★ 1/2

Hector Ruiz, Éditions du Noroît, Montréal, 2019, 67 pages