«Le royaume de Blanche-Fleur»: Anne n’a rien vu venir

Le conte de Benoît Feroumont est extraordinairement bien ficelé.
Photo: Charleroi Le conte de Benoît Feroumont est extraordinairement bien ficelé.

Il était une fois Anne, tavernière sans taverne. Détruite, la taverne, dans le tome précédent. Reconstruire ? Le bon roi Serge promet de l’aider. Sac d’or intercepté, manigances de palais, complot ourdi par la reine avec l’aide de Candice la jalouse, ça va aller de mal en pis : Anne, qui n’a rien à se reprocher, sinon son « fichu caractère » (c’est elle qui le dit), va tomber dans le piège. La chute sera… vertigineuse (littéralement… pas de divulgâchage).

L’affaire est plus grave qu’il n’y paraît : une tavernière au Moyen Âge, ça comptait pour des prunes. Mais Anne n’est-elle que tavernière ? On en apprend de belles sur ses origines : sachez seulement que de son sort dépend le sort du royaume. Ou plus précisément : deux royaumes. Le royaume des Six-Ponts, ainsi nommé à cause de ses six ponts, et le royaume de Blanche-Fleur, ainsi nommé parce que… motus !

Dans une planche de présentation pour la prépublication dans Spirou, Feroumont vante à Anne sa nouvelle aventure : « Ça va être grandiose ! “Johan et Pirlouit” rencontre “Le trône de fer”, mais avec une tavernière comme personnage principal ! » Anne est dubitative : « Mouais !… J’attends de voir ! » Il faut dire qu’elle attend depuis une mèche la suite de sa vie « pendant que môssieur Feroumont fait du dessin animé ».

Eh ! On est en 2019, une époque obscurantiste où il se lit de moins en moins de bédés. Feroumont, pour acheter crayons, gommes, plumes et pinceaux, a ainsi abandonné Anne pour le pont d’or de l’animation. Elle résume : « Il a travaillé sur un film : l’histoire de deux Gaulois avec de grosses moustaches qui résistent à l’envahisseur. Et puis un plus petit film avec un lion et un singe. »

Des méchants très méchants

Peut-être est-ce la culpabilité qui a poussé Benoît Feroumont à créer ce conte extraordinairement bien ficelé, suivant ET détournant les codes du genre, assorti de quelques allusions fines à notre propre monde de fous, où la caricature ne cède en rien la place au plus haletant des suspenses. La reine, son frère le prince Rodolphe de Saltzberg, voilà des méchants dignes de chez Grimm.

Mais il y a aussi Sophie la soldate, certes espionne, mais plus à plaindre qu’à vilipender : elle est malade, et seul Rodolphe a la potion… « Ce salopard me tient par ma maladie ! » Une vraie compagnie pharmaceutique moderne, ce mécréant.

Se déploie ainsi tout un peuple de personnages truculents : Feroumont atteint ici le sommet de son art de conteur et de dessinateur aux mille mimiques. Et si sa fière Anne n’a rien vu venir, elle n’en est pas moins annonciatrice de temps nouveaux. Quelques siècles en avance, elle refuse de se marier. Pourquoi ? Pour vivre la vie qu’elle veut et « rendre les gens heureux ».

Le royaume de Blanche-Fleur

★★★★ 1/2

Benoît Feroumont, Dupuis, Charleroi, 2019, 112 pages