Pour Zachary Richard, l’espoir est un engagement

«Ce n’est pas un choix, l’espoir, c’est un engagement, surtout à l’époque de Trump», expliquait Zachary Richard récemment lors d’une entrevue accordée entre deux dates d’une tournée québécoise qui se poursuit jusqu’au 2 novembre.
Photo: Alice Chiche Le Devoir «Ce n’est pas un choix, l’espoir, c’est un engagement, surtout à l’époque de Trump», expliquait Zachary Richard récemment lors d’une entrevue accordée entre deux dates d’une tournée québécoise qui se poursuit jusqu’au 2 novembre.

Zachary Richard a beau dire ne pas utiliser la poésie afin de défendre une cause — une saine distance entre création et militantisme qui l’honore —, difficile de ne pas entendre dans plusieurs des vers de son nouveau recueil, Zuma 9, l’écho de certains slogans scandés vendredi dans les rues de Montréal et du Québec entier.

« Mais le vrai espoir est l’espoir / de pouvoir agir, même dans la mire / de l’oiseau de proie et / sous l’avalanche cruelle de nos angoisses », plaide le chanteur dans le dernier texte de cette traversée versifiée d’une Amérique de paradoxes, doublée d’une traversée intérieure des indignations et des petites révélations quotidiennes d’un homme qui en a vu d’autres.

« Ce n’est pas un choix, l’espoir, c’est un engagement, surtout à l’époque de Trump », expliquait-il récemment lors d’une entrevue accordée entre deux dates d’une tournée québécoise qui se poursuit jusqu’au 2 novembre. « C’est sûr qu’on est chaque jour assailli aux nouvelles par des absurdités qui peuvent nous faire perdre l’espoir, mais c’est là où je suis aidé par les années 60. Je me souviens de la guerre du Vietnam, des années noires. Il faut mettre tout ça dans une perspective historique : si on est passés à travers Nixon, on peut passer à travers Trump. »

Le confort et l’indifférence

À la fois eldorado et lieu de perdition, la plage de Malibu, qui donne son nom à ce cinquième recueil de Zachary Richard, devient entre ses mains le symbole d’un monde croulant sous les préoccupations superficielles, mais également celui de la réelle possibilité de se réinventer, individuellement et collectivement. Sur la plage de Zuma 9, « là où la terre s’arrête », le douchebag comme le hippie sont invités à goûter au satori (un mot que Richard affectionne, désignant chez les bouddhistes une forme d’éveil spirituel).

Écrit entre sa résidence montréalaise d'« Outre le Mont » et celle, louisianaise, des Chênes du Marais, Zuma 9 s’inscrit donc plus que jamais dans une filiation directe avec les poètes de la Beat Generation, ces Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Gary Snyder qui ont jadis « fait exploser une bombe dans l’esprit » du jeune Zachary Richard. Comme chez eux, la contemplation permet dans Zuma 9 d’accéder à un autre monde, celui qui se cache derrière le rideau des apparences, et la contestation d’en rêver un meilleur, plus juste.

Bien qu’il consacre plusieurs poèmes aux hérons, aigrettes et autres cigales qu’il observe depuis sa cour, Zachary Richard s’autorise ainsi à nommer sa colère, en tentant à nouveau d’exorciser la honte atavique du francophone minoritaire (Frenchie). La colonisation se veut pour sa part un réquisitoire désenchanté qui aurait pu s’intituler Le confort et l’indifférence, tant il arrive à une conclusion semblable à celle du film de Denys Arcand.

Verdict sans appel : « Tous les René Lévesque, Pierre Bourgault, / Gilles Vigneault ensemble n’ont pas pu changer / la complaisance du peuple avec leur désir / d’obtenir une télévision grand écran et / un frigidaire plein de bar-b-q Saint-Hubert / pour la fête de la Saint-Jean. »

« Ce manque de fierté, cette indécision, cette ambivalence par rapport à sa propre identité est un thème qui me choque, me bouleverse », confie celui qui célébrait son 69e anniversaire au début du mois. « En Louisiane, de nos jours, il n’y a plus de cette amertume par rapport à la culture dominante, mais ça reste un peu dans nos chromosomes, il y a quelque part une hantise de sa propre identité. »

J’ai vécu le premier référendum avec autant de déception que les souverainistes purs et durs

Il ignorait tout, ou presque, du Québec lors de sa première visite en 1974, mais sera rapidement galvanisé par la ferveur d’un peuple en marche. « Je ne m’imaginais pas qu’on pouvait passer sa journée en langue française », se rappelle en riant celui qui n’a jamais demandé sa citoyenneté canadienne, mais qui « serait le premier dans la queue pour le faire si le Québec devenait pays. »

« J’ai été propulsé dans cette mouvance artistique et politique. J’ai vécu le premier référendum avec autant de déception que les souverainistes purs et durs. Que tout ça ait été mis de côté, c’est une déception. C’est comme si c’était un abcès, une infection, qu’on n’arrive pas à guérir, qui est toujours plus ou moins là. Ça rejoint le thème de Frenchie: le Français d’Amérique n’est pas capable d’assumer son destin, donc aussi bien avoir des bonnes relations avec les patrons. »

L’extinction des dinosaures

Et si notre commune humanité nous permettait de traverser le pire ? semble demander Zachary Richard tout au long de Zuma 9. Le métissage et la grandeur — d’âme, de coeur — permettent aux Américains en particulier, et à la planète en général, de triompher du pire.

Il évoque, au détour d’une longue conversation, ces dames qui prennent soin de sa mère de 98 ans — « Elles ont probablement voté Trump » —, mais qui se consacrent avec abnégation à cette vocation qui consiste à « torcher le cul des autres ». Autrement dit : l’ennemi est peut-être moins un ennemi qu’on le croit, l’Occident moins divisé qu’on le dit.

« Ça a beaucoup à voir avec les lunettes qu’on porte. Je suis victime de ça aussi : je regarde CNN sans arrêt pour voir si ce clown est toujours à la Maison-Blanche. Il y a toute une campagne anti-médias, mais c’est pour les mauvaises raisons. Moi, ce que je reproche à certains médias, c’est que leurs histoires sont tellement séduisantes qu’on se laisse emporter. On peut devenir obnubilés par toutes ces mauvaises nouvelles et on passe à côté de la lumière, de la beauté de ce monde qui sont aussi présentes que la misère et la difficulté. »

La « société raciste blanche va encore donner des coups de pied dans tous les sens », prévoit-il, mais ses jours sont néanmoins bel et bien comptés. « La petite Greta représente l’avenir, Trump représente le passé. Il fait partie de ces dinosaures qui vont s’éteindre, mais qui ne vont pas s’éteindre doucement. Lorsque vous me demandez si j’ai l’espoir, je dis oui, parce qu’il le faut, parce qu’on n’a pas le choix, parce que sinon on arrête de vivre. Mais l’espoir n’est pas un cadeau du ciel. L’espoir implique de l’engagement. Si on espère vraiment, il faut travailler pour réaliser les choses qu’on espère. On ne peut pas juste rester assis et attendre que ça se passe. »

Zuma 9

Zachary Richard, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2019, 136 pages