Avancer malgré tout

Jean-Christophe Réhel offre avec «Peigner le feu» une traversée poétique émouvante.
Photo: Getty Images / Vetta Jean-Christophe Réhel offre avec «Peigner le feu» une traversée poétique émouvante.

Apprivoiser la perte, trembler devant l’inconnu, tenter d’alléger une atmosphère « lourde comme un sumo », puis sortir de la tourmente, « recommencer à zéro / Une nouvelle journée / Un nouveau feu de camp » ; voilà le réel qui tient lieu de fil rouge dans Perruche et Peigner le feu, recueils de poésie tout juste parus à La courte échelle. La notion de deuil tout et celle du recommencement se rejoignent ainsi quelque part au fond du cœur de deux garçons respectivement mis en scène par les poètes Virginie Beauregard D. et Jean-Christophe Réhel.

Ce jour-là, Cœur-Coquin profite de l’entrebâillement de la porte pour aller voir le monde. Coloré de mille et une plumes, le volatile ignore la douleur que son absence causera dans la vie de son ami humain : « je n’aurais jamais cru / qu’un cadre de porte / m’arracherait mon oiseau », pleure le personnage de Virginie Beauregard D. dans Perruche. Mais au bout de la grisaille, « dans un battement régulier / [l’enfant] [s]’éloigne mystérieusement du drame / [il] [s’]allège jusqu’à sentir l’air sous [s]es pieds / et de manière inattendue / prince de rien mais enflé d’espoir / [il] se sen[t] tout à coup tellement fort ».

Virginie Beauregard D. manie les mots avec une infinie douceur, une manière toute simple et vibrante de nous raconter la perte dans un quotidien reconnaissable, un décor familier. La maison, l’humeur fragile des parents, les espadrilles perdues sous le divan, « celui qui mange tout », autant de détails par lesquels on est plongé dans « un agenda barbouillé ».

  

Dompter le réel

Jean-Christophe Réhel offre avec Peigner le feu une traversée poétique tout aussi émouvante, celle d’un garçon qui entre au secondaire et qui évoque, avec une lucidité désarmante, la peur de l’inconnu, la solitude, l’irrépressible envie de se « cacher derrière / D’immenses buissons / [L’]envie de disparaître derrière / Des arbres qu’on a jamais touchés ».

Cette peur sert de moteur à son imagination qui vagabonde, le transporte dans une forêt remplie de lianes, de grands arbres, où tout est immense.

La fragilité et la sensibilité du garçon sont palpables dans ce réel inéluctable qui se mêle à l’espoir d’un monde plus ouvert, dans lequel « on ferait la paix / On planterait des cours plus grandes / On ferait pousser des cordes à linge moins lourdes ».

Réhel exprime ici avec force et une candeur certaine ce besoin de dire l’absurdité du monde et le trac que provoque l’entrée dans le moule. Peigner le feu permet une incursion au cœur d’images puissantes portées par un personnage entier qui parle des larmes de son amie comme autant de « bougies qu’on allume », de sa mère qui est « plus douce que la pluie ». De la beauté à portée de yeux.

Extrait de «Perruche»

« le as-tu ta clé ? de ma mère exaspérée

a atteint mon tympan

quand j’avais une jambe déjà dehors et

une autre en dedans

pendant la seconde où la porte était

grande ouverte

juste quand trois feuilles mortes

ont touché le sol

et que la lumière

a fendu le nuage

juste quand ma petite soeur

dans son costume de dragon

a laissé tomber une longue coulisse de bave

c’est là que le temps s’est arrêté

que le ciel a avalé l’oiseau

que l’infini a mangé ma perruche »

Extrait de «Peigner le feu»

« Il faudrait couper les écoles en deux

Comme on fend du bois

Il faudrait réunir tout le bois coupé

Pour se réchauffer pendant une semaine

Il faudrait arrêter d’attendre les autobus

Il faudrait prendre les devants

Arrêter de pleurer ou pleurer avant les drames

Ou rire de la même façon qu’on pleure

Ou cacher les arrêts d’autobus

Deviner si les chauffeurs s’arrêteront ou non

Ne plus s’en faire

Pourquoi courir ?

Pourquoi grandir ?

Pourquoi changer d’école ?

Parce que c’est comme ça

C’est déjà trop de questions

Pour un seul autobus »

Perruche // Peigner le feu

★★★★

Virginie Beauregard D., La courte échelle, Montréal, 2019, 64 pages // Jean-Christophe Réhel, La courte échelle, 2019, 64 pages