«La clé USB» : la porte dérobée

Avec ce faux thriller, Jean-Philippe Toussaint nous dit peut-être que l’essentiel est invisible pour les yeux.
Photo: John Macdougall Agence France-Presse Avec ce faux thriller, Jean-Philippe Toussaint nous dit peut-être que l’essentiel est invisible pour les yeux.

Jean Detrez, fonctionnaire à Bruxelles, expert de l’avenir, a été chargé de rédiger un rapport sur les perspectives de la blockchain pour le Parlement européen. La technologie, les cryptomonnaies, la futurologie, c’est son domaine.

« Mais, autant le dire tout de suite, l’avenir n’existe pas — tout du moins, pas encore », estime le narrateur de La clé USB, le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint. Expert de l’avenir, peut-être, mais un expert qui manque cruellement de perspective. « Depuis des mois, je me sentais enlisé dans un présent perpétuel. »

Approché de façon informelle par des lobbyistes, dont un certain John Stavropoulos, soi-disant au nom d’une société bulgare qui souhaite décrocher un important contrat lié au minage de bitcoins auprès de l’Union européenne. « Il était de ces personnes qui donnent l’impression, dans la vie réelle, d’évoluer dans un univers de fiction », nous dit-il.

Après une rencontre tendue avec Stavropoulos, il découvre une clé USB « échappée » par le sympathique « aigrefin » — une clé qu’il s’approprie —, qui le met sur une piste qu’il juge inquiétante. Il y découvre AlphaMiner 88, un prototype secret d’ordinateur spécialisé produit en Chine par une société basée à Dalian. Et si ces nouveaux ordinateurs de technologie chinoise venaient avec un backdoor, un logiciel difficile à détecter qui transforme l’ordinateur en cheval de Troie à l’insu de son utilisateur ? Avec les Chinois, pense-t-il, il faut s’attendre à tout.

Puisqu’il doit participer quelques jours plus tard à un colloque au Japon, l’homme programme un court arrêt en Chine, où, de sa propre initiative et à ses frais, il entreprend de rencontrer les dirigeants de la société chinoise pour essayer d’en apprendre un peu plus. Un séjour éclair dont il ne dit rien à personne, ni à sa famille, ni à sa hiérarchie.

Ce « blanc » dans son emploi du temps, entre Bruxelles et Tokyo, prend en réalité l’allure d’un trou noir. Avant de partir, il se fait voler son ordinateur dans les toilettes d’un hôtel de Dalian. Une catastrophe qui en cache une autre : le texte de la conférence qu’il devait prononcer à Tokyo s’y trouvait. C’est le cœur lourd et les mains vides qu’il atterrit au Japon, avant de s’enfoncer dans l’embarras le plus complet — couvé par ses hôtes japonais encore plus embarrassés que lui.

De La salle de bain à Made in China, en passant par sa tétralogie Marie Madeleine Marguerite de Montalte, fidèle à sa manière méticuleuse, tout en spirales, décentrée et toujours un peu minimaliste, l’écrivain belge nous met en face d’un narrateur qui, en réalité, entreprend de noyer le poisson.

Avec ce faux thriller aux multiples moyens de diversion, Jean-Philippe Toussaint nous dit peut-être que l’essentiel est invisible pour les yeux. Et ce qui se dissimule, c’est la maladie du père et l’imminence de sa mort, que le narrateur se cachait à lui-même comme il a cherché à éluder son voyage éclair en Chine.

C’est la porte dérobée, le backdoor narratif par lequel le présent revient s’imposer dans le roman. Un moyen par lequel il cherche à distraire tandis que, du côté où le lecteur ne regarde pas, se joue l’émotion, le danger, la véritable disparition.

Extrait de «La clé USB»

Mais il y a ce blanc, ce blanc volontaire dans mon emploi du temps, cette parenthèse dans ma vie que constituait ce voyage en Chine, au coeur même de ce blanc que j’avais ménagé dans mon emploi du temps, j’étais en train d’ouvrir une nouvelle parenthèse, une parenthèse dans la parenthèse en quelque sorte, encore plus secrète, encore plus vertigineuse. J’étais maintenant en train de m’enfoncer profondément dans la clandestinité, de sorte que plus personne au monde ne pouvait savoir où j’étais en ce moment et ce que j’étais en train de faire.

La clé USB

★★★ 1/2

Jean-Philippe Toussaint, Minuit, Paris, 2019, 192 pages