«Ni poète ni animal»: la révolution pour dessert

Dans son troisième roman, Irina Teodorescu dépeint la Roumanie de 1989, éreintée par 24 ans du régime de Ceausescu.
Photo: Pascal Ito Flammarion Dans son troisième roman, Irina Teodorescu dépeint la Roumanie de 1989, éreintée par 24 ans du régime de Ceausescu.

La révolution est-elle poétique, portée par des idéaux et par l’espoir, ou résulte-t-elle d’un instinct animal, une pulsion de vie si puissante qu’elle vient à bout de régimes qui, pendant des décennies, semblaient intouchables ? Dans son troisième roman, Ni poète ni animal, Irina Teodorescu dépeint la Roumanie de 1989, éreintée par 24 ans du régime de Ceausescu, recréant le paysage intime d’une population qui s’apprête à tout faire basculer.

C’est la mort de son ami le Grand Poète, son dernier lien avec la Roumanie, qui active les réminiscences de Carmen. Française d’adoption, elle n’avait alors que 10 ans, mais ses souvenirs des mois précédant les événements décisifs du 24 décembre 1989 sont vifs. En plus de la sienne, elle fait rejaillir la mémoire de sa mère, Ema, ainsi que de sa grand-mère, Dani E. Au fil de la révélation de vies ordinaires, on parvient presque à oublier le régime de terreur qui mène le pays, sauf lorsque la narratrice retrouve ses poèmes juvéniles, aliénés ou naïfs, qui laissent deviner la scarification de l’imaginaire de l’époque : « Je pondis sans difficulté une dizaine de strophes dans lesquelles je chantais sans vergogne ses louanges, d’abord en tant que père — le Parti avait remplacé Dieu et était, on nous l’avait assez martelé, notre père à tous. »

Bien que les tableaux de son enfance soient universels, ils appartiennent plus à l’anecdote qu’à une époque, et il arrive que l’on perde de vue leurs correspondances avec la grande histoire, nous donnant l’impression d’une enfilade de récits intimes.

Néanmoins, par le truchement des monologues de sa mère — auxquels on accède grâce à ses enregistrements sur cassette — on devine parfois la fatigue du peuple, l’étiolement des institutions et une méfiance rampante, conséquence de l’omnipotence du régime : « Au deuxième étage du numéro 4 de la rue, on a vite repéré une camarade travailleuse dont le travail visiblement était de nous surveiller, nous, les greffières du bureau du Pénal. »

Heureusement que survient la révolution, bien que tardive, que l’auteure dépeint avec verve, offrant un nouveau souffle à l’histoire. Parvenant alors à lier l’intime à l’universel, son souffle poétique attise les braises de la liberté et coiffe le roman de façon enlevante, aussi épique que sensible.

L’écrivaine a du rythme, se révélant juste tant par sa narration que par l’oralité des monologues d’Ema. L’idée d’explorer la latence révolutionnaire de l’intérieur était séduisante, mais le quotidien de ces femmes ne révèle que trop peu, sinon des vies dans leur plus simple appareil. Comme si la révolution n’était qu’une rupture, sans lien avec ce qui l’avait précédée.

Teodorescu s’est gardée de faire une narration téléologique de l’histoire. Au contraire, la révolution y paraît aussi imprévisible que soudaine. Ni poète ni animal nous enseigne au moins ça : sur ces terres du désespoir, la révolution demeure en jachère, prête à resurgir, au moment où on ne l’attend plus. Parce qu’il arrive qu’elle soit nécessaire.

Extrait de «Ni poète ni animal»

Je réalisai, en ouvrant les yeux, que ce Noël-ci la révolution était bien enclenchée, bientôt finie, ou peut-être déjà, déjà finie, les dictateurs partis, évanouis, et moi vivante, je n’avais plus qu’à respirer, me remplir les poumons à chaque instant de ce nouvel air, l’air de l’espoir, l’air de la liberté que je ne reconnaissais pas à l’époque et que je confonds depuis avec l’air des fêtes de fin d’année.

Ni poète ni animal

★★★

Irina Teodorescu, Flammarion, Paris, 2019, 211 pages