«Le monde selon Amazon»: portrait d’un empire tentaculaire

Un employé d’Amazon India vérifie des produits en vue de leur livraison.
Photo: Manjunath Kiran Agence France-Presse Un employé d’Amazon India vérifie des produits en vue de leur livraison.

Le géant Amazon constitue une entreprise qui « transforme le monde ». En 25 ans, son fondateur, Jeff Bezos, est passé de créateur d’une start-up à gourou possédant une fortune de 150 milliards de dollars. Génie visionnaire pragmatique et sans doute cynique, il éprouve une peur : celle de l’échec d’Amazon, estime le journaliste Benoît Berthelot dans cette enquête fouillée qui révèle l’envers de l’écran de ce mastodonte du commerce en ligne.

Véritable micro-État composé de 650 000 salariés, Amazon dispose d’une capitalisation boursière dépassant les 1000 milliards de dollars. Vorace, l’entreprise cherche constamment à accroître sa domination. Forte de 300 millions de clients, elle sert de plateforme de vente à des centaines de milliers de fournisseurs. Ceux-ci lui cèdent près du tiers des recettes empochées par son entremise.

Marketplace, Amazon Prime, drones livreurs, enceinte connectée Alexa, logiciel de reconnaissance faciale, alimentation, banques, produits maison, médicaments, voire conquête spatiale si chère à Bezos, Amazon constitue un empire tentaculaire.

Chef de file mondial de l’hébergement Internet avec Amazon Web Services, qui offre de l’espace de stockage (cloud) dont Netflix et certains services gouvernementaux sont clients, l’entreprise est aussi numéro trois de la publicité en ligne. Les sommes colossales ainsi générées nourrissent l’objectif de Jeff Bezos, soit de siphonner chaque dollar de chaque porte-monnaie.

Avec ses ambitions démesurées, ses méthodes commerciales agressives, son mépris du devoir fiscal et ses pratiques managériales choquantes, « Amazon est devenue une entité froide, distante, ciblée par des critiques naissantes ».

Ses centaines d’entrepôts fournissent des emplois précaires dans des zones socialement sinistrées et désindustrialisées. Rythme infernal, silence imposé, surveillance constante et risques graves encourus par les salariés sont de plus en plus dénoncés. Il en va de même de « la vision amazonienne du monde du travail : standardisée, robotisée, ultra-productiviste ».

Les employés jugés les moins performants par les algorithmes de gestion apprennent leur licenciement sur une notice remplie sans intervention humaine. Ceux qui restent craquent. Conséquence : 70 % d’entre eux s’estiment en état de stress au travail. « Du pur Orwell » soutient un ancien cadre.

Amazon constitue un nouveau type de monopole, qui repose sur une connaissance approfondie des préférences des consommateurs. Avec ses millions de biens jetés au rebut et sa production massive de CO2 occasionnée par les livraisons, son coût environnemental s’avère considérable. Par ailleurs, son omniprésence dans le cloud soulève des enjeux liés à la souveraineté, à la régulation, à la sécurité informatique et à la confidentialité des données.

Benoît Berthelot ne demande pas si nous devrions ou non acheter sur le site d’Amazon. Son enquête pose plutôt une question politique : celle du choix de société que nous voulons.

Le monde selon Amazon

★★★ 1/2

Benoît Berthelot, Le Cherche Midi, Paris, 2019, 229 pages