«L'ombre de la baleine»: la tension croît avec l’usage

Camilla Grebe possède un sens du rythme du récit qui donne une profondeur assez rare à l’ensemble.
Photo: Ulrica Zwenger Camilla Grebe possède un sens du rythme du récit qui donne une profondeur assez rare à l’ensemble.

Le polar scandinave ne cesse de s’enrichir en se diversifiant, on le constate chaque année un peu plus. Non seulement les tout petits pays que sont le Danemark, la Finlande, la Norvège, la Suède et l’Islande sont à eux seuls responsables d’une énorme proportion des polars paraissant chaque année dans le monde, mais ils font aussi partie, depuis Henning Mankell, des plus lus et des meilleurs.

Sans compter que les femmes sont extrêmement présentes dans le secteur — on n’a qu’à penser à Camilla Lackberg, à Lilja et à Yrsa Sigurdardottir, à Karin Fossum et à toutes les autres — et qu’elles sont souvent traduites en français.

Camilla Grebe fait partie de ces « jeunes louves » ; elle qui écrit aussi à quatre mains — avec Asa Träff, Ça aurait pu être le paradis, au Serpent à plumes — a remporté le prix du meilleur polar scandinave en 2018 avec Le journal de ma disparition. Elle nous raconte ici une histoire très sombre, où il est beaucoup question de perte, de manque et de compensation.

Le récit se construit à partir de trois sources qui convergent à mesure que le roman se déploie : un jeune homme, Samuel, sa mère, Pernille, et Manfred, le policier chargé de l’enquête sur une série de disparitions suspectes.

Tour à tour, chacun apporte ainsi son décor particulier, sa vie, ses drames petits et grands définissant un angle d’approche de l’affaire dans laquelle on les retrouve tous les trois.

Cette mise en profondeur permet au lecteur de saisir rapidement que ce qui apparaissait au départ comme une histoire de drogue et de règlement de comptes ouvre sur une perspective beaucoup plus large. Sur une sorte de démission collective difficile à nommer…

On rencontrera ici un personnage absolument étonnant, Rachel, une femme dans le début de la quarantaine qui consacre sa vie à Jonas, son fils handicapé. Vivant surtout seule, en retrait sur une petite île de l’archipel de Stockholm, elle anime aussi un blogue traitant des enfants handicapés et des soins à leur apporter.

Pour l’aider à s’occuper de son fils lorsque son compagnon voyage, Rachel engage souvent de jeunes gens pour tenir compagnie à Jonas en lui lisant des histoires ou en lui faisant écouter de la musique. C’est ce que fera Samuel pour échapper aux pégreux qui le menacent dans la capitale. Mais quelque chose ne tourne pas rond…

Manfred et son équipe continuent à découvrir de nouveaux cadavres, Pernille à s’autoflageller par rapport à son fils, bientôt considéré comme disparu, alors que Samuel, lui, se voit pris dans un piège dont il n’avait pas même soupçonné l’existence. L’affaire se réglera à un rythme stupéfiant alors que toutes les données éparses de l’enquête tomberont en place les unes après les autres.

Grebe sait raconter des histoires, il n’y a aucun doute ; sa façon de multiplier les contextes et les réalités camouflées sous les apparences en semant des pistes de solutions ici et là semble être sa marque de commerce. Sans compter un sens du rythme du récit — brillamment rendu par la traductrice — qui donne une profondeur assez rare à l’ensemble. On en redemande.

Extrait de «L’ombre de la baleine»

Ça fait bien longtemps que j’ai oublié ça. Enfin… si ! Bien sûr ! Suis-je bête ! Elle parlait de Jonas dans le ventre de la baleine. Elle disait que son fils était comme enfermé dans le ventre de la baleine, comme le personnage biblique. Que la maladie le gardait prisonnier.. […]

— Avez-vous pu l’aider ?

— Je le crois. [Rachel] n’avait pas d’amis proches. Avec moi, elle pouvait au moins parler. Je l’ai encouragée à bâtir un réseau de personnes avec qui elle pourrait interagir, à Flen, où elle vivait, mais aussi sur Internet. Il y existe de nombreux forums et autres sites pour les gens qui sont dans la même situation qu’elle. Je l’ai incitée à y être active. […]

— Elle l’était ?

— Oui, très. Surtout après la mort de son mari. [Rachel] s’est fait beaucoup d’amis sur Internet, ce qui l’a aidée à surmonter sa peine. C’est le soutien apporté par ces gens qui lui a permis de traverser cette période difficile, cela s’est vu sur elle. Elle les a aussi aidés, c’est la beauté de la chose. Puis son fils a eu son accident. À la suite de cela, elle s’est enfermée sur elle-même.

L’ombre de la baleine

★★★

Camilla Grebe, traduit du suédois par Anna Postel, Calmann-Levy Noir, Paris, 2019, 445 pages