L’Europe fantasmatique d’Aurélien Bellanger

«Je me passionne pour cette Europe bâtarde qui a été, il faut le dire, le laboratoire de la modernisation du monde, en fabriquant des États modernes, en embrassant la révolution industrielle et en développant le principe de sécularisation. Il y a quelque chose là-dedans qui relève du miracle historique et de l’exceptionnalité », estime l’auteur du livre «Le continent de la douceur», Aurélien Bellanger.
Photo: Gallimard «Je me passionne pour cette Europe bâtarde qui a été, il faut le dire, le laboratoire de la modernisation du monde, en fabriquant des États modernes, en embrassant la révolution industrielle et en développant le principe de sécularisation. Il y a quelque chose là-dedans qui relève du miracle historique et de l’exceptionnalité », estime l’auteur du livre «Le continent de la douceur», Aurélien Bellanger.

Attention, ce Continent de la douceur est un roman à haute densité. Aurélien Bellanger nous a habitués à des pavés de ce genre, radiographiant l’émergence du numérique et l’économie du Web dans La théorie de l’information (2012) ou démystifiant les secrets et complots entourant la construction du TGV dans L’aménagement du territoire (2014).

Aucun sujet ne semble faire peur à ce gaillard athlétique érudit et insatiable, né en 1980 et capable de discourir savamment du traité de Westphalie, d’enchaîner avec les mathématiques intuitives puis avec le calvinisme, sans jamais reprendre son souffle, dans un élan enthousiaste. Il parle vite et fougueusement, déballant le plus naturellement du monde et sans aucune prétention une culture encyclopédique et un savoir éclectique qui nourrissent une oeuvre exigeante et passionnante.

Trente petites minutes de conversation et on en a pour trois jours à ressasser les idées discutées. Son roman est taillé dans ce roc-là : 851 pages dessinant tout à la fois une étude des mystères mathématiques du vieux monde, une histoire du libéralisme s’emparant progressivement des États-nations européens et le portrait affiné de singuliers personnages : une banquière renonçant au pouvoir financier pour embrasser le pouvoir archaïque de la politique, un garçon qui voit dans l’Europe une bénédiction, un mathématicien dont l’invention s’avérera dommageable à l’Histoire. Et ainsi de suite.

La beauté de l’anomalie

Au coeur de ce foisonnement, un grand objectif : explorer le changement qui s’est produit d’une Europe impériale à une Europe libérale et démocratique, mais en restant toujours sur la ligne floue entre les deux, sur les frontières poreuses entre ces deux philosophies de l’Europe. Peut-être ne sont-elles pas si éloignées qu’on le pense, avance ce roman.

« En tout cas, il y a une ambiguïté au sujet de l’Europe », expose Aurélien Bellanger, rencontré dans les bureaux de son éditeur à Paris. « Il y a une certaine anomalie. Si l’Europe, après 1945, est devenue le sas de décontamination des États-nations, parce que le nationalisme avait abouti à une guerre abjecte, le propre de cette Europe est aussi d’avoir continué à permettre sur son territoire des monarchies, des principautés, des paradis fiscaux et toutes sortes de modèles qui contreviennent à son idéal. »

« L’Europe est une chose qu’on invente et dont on ne sait pas vraiment quel est son type de gouvernance, poursuit-il. Elle fonctionne selon différents rapports entre les peuples, elle est multiple et fractionnée, elle n’est pas une vraie fédération, elle est un peu bâtarde et elle n’a pas vraiment rejeté le concept d’État-nation, elle ne le juge pas encore périmé même si elle s’en méfie. Avec l’Europe, on ne sait jamais vraiment ce qu’on fabrique. »

 
«Le continent de la douceur», Aurélien Bellanger

Pour explorer ces « charmantes incongruités », Aurélien Bellanger a choisi d’inventer un petit pays imaginaire un peu déchu, le Karste, berceau des mathématiques intuitives, qui renaîtra de ses cendres et retrouvera sa superbe à la faveur de la détermination de ses puissants citoyens expatriés à Manhattan : une banquière et son jeune play-boy en route vers la remise sur pied d’une principauté fonctionnant comme dans l’Ancien Monde et pourtant intégrée à l’Europe moderne.

« Je me suis amusé à faire sortir de la carte européenne une bizarrerie, une énormité : une royauté avec un jeune empereur qui apparaît tout-puissant. C’est aussi ça, le charme de l’Europe. Une principauté fonctionnant selon des principes purement archaïques comme celle-là peut exister sans entraver le projet européen. L’Europe sait intégrer ses propres anomalies. »

L’Europe existe-t-elle ?

Comme Laurent Gaudé dans Nous l’Europe, autre incontournable de cette saison littéraire, Bellanger détaille au fil de son foisonnant ouvrage une certaine vision de l’histoire de l’Union européenne, s’attardant par exemple, à travers le personnage du jeune Flavio, à la belle utopie pacifiste portée par le projet européen. Ayant éliminé ses frontières, le continent échappe aux guerres sanglantes qui l’ont déchiré au cours du XXe siècle et a trouvé son salut dans la démocratie et dans un libéralisme contrôlé.

« Il est vrai que cette vision de l’Europe me stimule, explique Aurélien Bellanger, mais je suis tout autant intéressé dans ce roman à explorer son antagonisme. À vrai dire, le bouquin commence par une forme radicale d’euroscepticisme ; je doute même que l’Europe existe. Ce n’est pas un continent, c’est une péninsule de l’Eurasie — je pars de l’hypothèse que l’Europe ne devrait pas exister. C’est peut-être ce qui explique qu’elle ne soit pas pleinement intégrée comme État-continent et que des dissidents ne cessent de vouloir en interrompre le cours. »

Le continent demeure tout de même une merveille aux yeux de celui qui tire aussi son désir d’écriture du déroutant référendum de 2005 au cours duquel la France a refusé le projet européen. « Je me passionne pour cette Europe bâtarde qui a été, il faut le dire, le laboratoire de la modernisation du monde, en fabriquant des États modernes, en embrassant la révolution industrielle et en développant le principe de sécularisation. Il y a quelque chose là-dedans qui relève du miracle historique et de l’exceptionnalité. »

Il ne pose pas non plus de regard trop sentencieux sur les « anciennes volontés conquérantes de l’Europe », aujourd’hui souvent vues comme des formes de colonialisme regrettables et abjectes. Il s’intéresse plutôt, dit-il, à cette question en d’autres termes : « Il est fascinant de voir que ce continent qui n’arrive pas à se conquérir lui-même a eu le réflexe de combler cette insatisfaction locale par une tentative de conquête du monde. »

Une étonnante Europe, que celle dessinée par Aurélien Bellanger. Et cet article n’en aborde qu’un petit tiers.

Le continent de la douceur

Aurélien Bellanger, Gallimard, Paris, 2019, 851 pages