Festival international de la littérature: lorsque Nelly rencontre Sylvia

À l’arrière: la comédienne Alice Pascual et l’instigatrice du projet, Claudia Larochelle. À l’avant: la comédienne Evelyne Brochu et la metteure en scène Alexia Bürger.
Photo: Alice Chiche Le Devoir À l’arrière: la comédienne Alice Pascual et l’instigatrice du projet, Claudia Larochelle. À l’avant: la comédienne Evelyne Brochu et la metteure en scène Alexia Bürger.

Il y a dix ans, le 24 septembre 2009, l’écrivaine Nelly Arcan mettait abruptement fin à ses jours, créant une onde de choc à travers le Québec. Au Festival international de la littérature (FIL), qui se déroulait au même moment, sa plume n’avait jamais paru aussi puissante, aussi lucide, aussi empreinte de désespoir.

Aujourd’hui, l’évocation de sa disparition fait passer un voile de tristesse et de tendresse dans les yeux de sa grande amie, l’auteure et journaliste Claudia Larochelle, rencontrée dans une salle de répétition de la Place des Arts. « Si Nelly pouvait m’entendre, j’aimerais qu’elle sache qu’on ne l’oublie pas, que sa voix est toujours aussi précieuse, percutante et actuelle. J’aimerais qu’elle voie les femmes fortes et brillantes qui reprennent son combat. »

Pour commémorer la voix littéraire et les luttes intemporelles de cette pionnière de la littérature féministe au Québec, Claudia Larochelle a imaginé une rencontre entre la Montréalaise et la poète américaine Sylvia Plath, qui s’est également enlevé la vie dans des circonstances tragiques en 1963. Le spectacle qui en résulte, Nelly Sylvia, sera présenté en ouverture du FIL.

À partir d’extraits de leurs nombreux textes, les deux fulgurantes écrivaines prendront vie sous les traits d’Evelyne Brochu et d’Alice Pascual devant le public du FIL, et échangeront de manière posthume sur les thèmes qui les réunissent, parmi lesquels l’amour, la mort, la création, l’enfantement, la mélancolie, la révolte, les stéréotypes et les apparences.

 
Photo: Domaine public L’américaine Sylvia Plath (1932-1963)

Car au-delà de leur fin brutale, et malgré les décennies qui les séparaient, leur parenté de lettres est frappante ; une parenté qui se résume en une seule image, selon Claudia Larochelle.

« Le premier et seul roman de Sylvia Plath s’intitule The Bell Jar [La cloche de verre, ou de détresse, selon les traductions]. Elle avait l’impression d’être une poupée prisonnière de son apparence. Nelly, elle, vivait dans sa burqa de chair. Chacune à leur façon, la première dans une Amérique qui se relève de la Seconde Guerre mondiale, l’autre au début d’un nouveau millénaire, elles étaient captives de leur corset et cherchaient à tout prix à s’extirper de l’image qu’elles projetaient. »

Moins d’une semaine avant le spectacle, Claudia Larochelle est encore ébahie par la contemporanéité des deux écrivaines. Au-delà de leurs constats féministes, les enjeux abordés dans leurs récits sont encore aujourd’hui criants d’actualité. Comme cet extrait, tiré du troisième roman de Nelly Arcan, À ciel ouvert, publié en 2007, dont la journaliste s’empresse de me faire la lecture.

« En haut lieu, on faisait entendre des prédictions qui tombaient à plat à la Maison-Blanche. Bientôt, au nord de l’Amérique du Nord, les saisons allaient disparaître en s’uniformisant. Elles ne formeraient plus qu’un long magma de gris et d’humidité, de chaleur et de soleil sorti de son axe, déraillé de sa trajectoire, et qui sait, en route pour s’écraser sur la terre. Le Groenland entier tomberait dans l’océan Atlantique, générant la déportation de centaines de millions de gens vers le centre des terres. »

Photo: Jacques Grenier Le Devoir La québécoise Nelly Arcan (1973-2009)

« Quand j’ai posé les yeux sur cet extrait, j’ai failli tomber en bas de ma chaise. Je la trouvais tellement visionnaire, raconte Claudia Larochelle, encore étonnée. C’est l’apanage des grands artistes de percevoir le chaos avant qu’il ne se produise. Elles avaient toutes les deux un regard très lucide sur l’environnement, sur la vieillesse, sur la gloire et la création. Je suis certaine que ce spectacle va énormément parler aux gens. »

Un legs assez ironique de la part d’artistes qui étaient toutes deux loin de faire l’unanimité, constamment décrédibilisées parce que femmes, parce que belles, parce que malheureuses.

« Elles n’ont pas été comprises et entendues comme elles auraient dû l’être. Le public a été heurté et percuté par leur oeuvre. Au Québec, c’est rare d’avoir accès à une écrivaine aussi lucide, aussi percutante que Nelly Arcan. Les gens ont réagi comme ils le pouvaient avec ce qu’ils avaient comme bagage, et ils n’ont pas toujours fait preuve d’empathie. »

Cette vision restreinte risque fort d’être bouleversée par le spectacle qui, sans éviter les zones d’ombre, de désespoir et de mélancolie, n’hésite pas à refléter l’humour noir, le cynisme, l’humanité de ses deux étoiles.

« Sylvia Plath écrivait qu’il n’y a « rien de tel que de dégueuler ensemble pour faire de vieilles amies ». Ces petits éclairs solaires sont partout dans leurs textes et montrent un autre côté de leur personnalité. »

Elles n’auront peut-être jamais pris une cuite ensemble, mais Sylvia Plath et Nelly Arcan auraient certainement eu beaucoup à s’offrir. Heureusement pour nous, leurs écrits perdurent et, avec eux, la lutte de deux grandes visionnaires.

Quatre perles à voir au FIL

À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré
Dans ce roman-culte, l’auteure canadienne Elizabeth Smart raconte sa relation tumultueuse avec son amant George Baker, un amour interdit qui traversera le temps et les continents. Longtemps oublié, interdit de publication au Canada à sa parution en 1945, ce magnifique récit a peu à peu refait surface, cette fois porté par une interprétation passionnée de Magalie Lépine-Blondeau.
Lundi 23 et mardi 24 septembre, 20 h, Cinquième salle de la Place des Arts​

Émilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone
Inspirée par la poésie d’Emily Dickinson, cette pièce de Michel Garneau entre dans l’imaginaire vertigineux de celle qui fit sa réputation sur la réclusion et l’excentricité. Il imagine un dialogue entre Émilie, au chevet de sa mère mourante, et sa soeur, Uranie, à travers laquelle il expose sa vision de la musique et du pouvoir des notes. Avec Maude Guérin et Sylvie Ferlatte.
Dimanche 29 septembre, 15 h, Théâtre de Quat’Sous​

Rien d’autre que cette félicité
Pascale Bussières donne vie au dernier roman de l’écrivaine Nancy Huston dans cette mise en lecture vive et brûlante. Atteinte d’une maladie incurable, Ariane écrit à sa fille une lettre où elle dévoile ses imperfections, la portée de son amour et ses regrets de ne pas pouvoir la voir vieillir, enfanter, jouir de la vie, rire et la détester.
Samedi 21 septembre, 19 h, théâtre Outremont​

Un pique-nique au soleil
Pour les petits, on promet un voyage musical débridé et joyeux avec la bande à Bebert, quatre amis qui ne se quittent jamais. Ennuyés par la pluie, ils entreprennent un long voyage de l’autre côté de la rivière, au sommet de la montagne Bleue. Ce conte loufoque narré par Bruno Marcil sera ponctué de comptines traditionnelles et de compositions originales de Christian Duchesne et Jérôme Minière.
Dimanche 22 septembre, 15 h, théâtre Outremont

Nelly Sylvia

Les vendredi 20 et samedi 21 septembre, à la Cinquième salle de la Place des Arts