«À côté de nous le déluge»: tous un peu complices

On incendie des forêts en Indonésie afin de permettre la production de l’huile de palme.
Photo: Chaideer Mahyuddin Agence France-Presse On incendie des forêts en Indonésie afin de permettre la production de l’huile de palme.

Qu’ont en commun l’exploitation énergivore de la bauxite servant notamment à la fabrication des milliards de capsules de café Nespresso et la déforestation sauvage en Indonésie due à la production de l’huile de palme ? Pour le sociologue allemand Stephan Lessenich, il s’agit de manifestations parmi d’autres du concept d’externalisation.

Selon ce concept, les sociétés riches du Nord transfèrent aux pauvres d’ailleurs « le fardeau de leur développement industriel, ses coûts sociaux et écologiques ». Elles concentrent les profits sur elles-mêmes et travaillent à leur propre croissance en entravant, voire en empêchant, la progression des autres.

 

Fort de cette notion, Lessenich revisite l’histoire du capitalisme et les relations de domination du Nord envers le Sud. Il déploie lentement son analyse documentée, percutante : « Nous vivons aux dépens d’autrui et aux dépens de leur vie », écrit-il. Il en appelle à une profonde remise en question du système capitaliste mondial actuel, lequel va totalement à l’encontre de l’idéal universel des Lumières et constitue un échec sur le plan moral.

Pourtant, le système perdure. « Les citoyens [du Nord] tolèrent les inégalités et l’externalisation des coûts à long terme au nom de la croissance ». Ils refoulent, détournent le regard. Bien informés s’ils le désirent, ces gagnants à la loterie de la naissance ressentent parfois de la culpabilité, tout en pratiquant l’externalisation. S’ils le font, c’est parce qu’ils peuvent le faire, soutient Lessenich.

Celui-ci ne verse ni dans le reproche ni dans la moralisation des individus en les appelant à consommer « équitable ». Il éprouve d’ailleurs une certaine réserve quant au « capitalisme vert », condamné « à rester une illusion », tant que le Nord misera sur son mode de vie exclusif et le défendra à coups de populisme, de protectionnisme et de fermeture des frontières.

De telles réactions s’expliquent sans doute par le fait que « les effets secondaires de la société d’externalisation se montrent de plus en plus au grand jour ». Comme un boomerang, la crise des réfugiés, les cycles des déchets et les changements climatiques reviennent en plein visage de la société d’externalisation.

Contre-récit de la prétendue histoire miraculeuse du progrès, À côté de nous le déluge décrit l’interdépendance du Nord et du Sud, deux réalités opposées sur le plan socioéconomique. Cet essai exigeant et nécessaire exprime aussi le mélange indéfini de confort et de malaise, d’insouciance et de surcharge, d’indifférence et de crainte qui se répand dans la société d’externalisation.

Mais surtout, il bouscule nos certitudes tranquilles. Il rappelle avec force que le capitalisme donne en partage « l’opulence aux uns et les déversements de boues toxiques aux autres. Ces déversements ne sont pas un déluge qui ne viendrait qu’après nous ; non, le déluge est déjà là, à côté de nous ». Aujourd’hui. On ne peut plus faire semblant de l’ignorer.

 

À côté de nous le déluge

★★★★

Stephan Lessenich de l’allemand par Raymond Roy, Écosociété, Montréal, 2019, 230 pages