Louis Carmain: écrire contre le néant

Écrivain discret mais fidèle — avec trois romans en six ans —, l’auteur Louis Carmain explique sa réserve par une forme de pudeur avant tout littéraire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Écrivain discret mais fidèle — avec trois romans en six ans —, l’auteur Louis Carmain explique sa réserve par une forme de pudeur avant tout littéraire.

Depuis Guano, son premier roman, un chassé-croisé amoureux dans le Pérou de 1862 (l’Hexagone, 2013, prix littéraire des Collégiens), Louis Carmain n’a pas vraiment levé le pied. Bunyip (l’Hexagone, 2014) avait vite suivi, zigzag planétaire et sorte de croisement entre Bob Morane et du Jean Echenoz.

Écrivain discret mais fidèle — avec trois romans en six ans —, il explique sa réserve par une forme de pudeur avant tout littéraire. « Je pense qu’il y a un pacte tacite fondamental entre le lecteur et l’auteur d’un livre, raconte l’écrivain à l’autre bout du fil. L’auteur, me semble-t-il, doit faire croire au lecteur que le livre qu’il lui offre est complet, achevé, abouti, parfait. Et lorsqu’un auteur vient gloser, préciser ou trop décortiquer son roman, j’ai l’impression qu’il est en train de dire au lecteur que le livre qu’il a entre les mains est incomplet ou inachevé. C’est pour ça que j’ai toujours un peu de gêne à parler de mes livres. »

Une position de lecteur plus que d’auteur, pense-t-il, qui ne relève surtout pas du snobisme. Lecteur avant tout — c’est ainsi qu’il se décrit —, Louis Carmain ne cache pas son ADN d’écrivain. « En toute franchise, je viens de la bande dessinée, c’est ce qui a marqué mon enfance et ma préadolescence. » Tintin, Spirou et Fantasio, Achille Talon ont ainsi précédé Proust, Gracq et Echenoz (pour le domaine français), avant qu’il ne subisse plus tard, lui qui se voyait plutôt en germaniste, l’influence des Latino-Américains Juan Rulfo, Cortázar, Quiroga et Álvaro Mutis.

Aux lecteurs, si ça leur chante, de repérer dans Les offrandes, son troisième roman, les multiples « clins d’œil intertextuels » semés ici et là par cet auteur né à Québec en 1983.

Le Mexique en direct

Maude Cantin Espejo, la protagoniste des Offrandes, née à Baie-Comeau d’un père gaspésien et d’une mère originaire du Yucatán, est allée vivre au Mexique à l’âge de 18 ans. Après des études de criminologie à Mexico, elle est devenue enquêteuse à la petite semaine, spécialisée dans la disparition d’animaux domestiques. Mais après la découverte des cadavres de deux jeunes femmes, pendues à un arbre au milieu de la cour intérieure d’un immeuble de luxe de la capitale, on la sollicite pour essayer d’éclaircir l’affaire, trop rapidement classée par la justice.

Un peu avant le jour des Morts, la jeune femme se lance dans une enquête mouvementée qui va nous faire plonger dans le cœur sombre du Mexique, loin des clichés habituels — maracas et sombreros, lucha libre, plages et joie de vivre colorée. Autant de détails grouillants de vie qui nous suggèrent vite une connaissance approfondie de la culture mexicaine.

Ce troisième roman, Louis Carmain avoue avoir mis du temps à l’écrire, ralenti par la vie et par les voyages des dernières années. « C’est le seul roman, de tous ceux que j’ai écrits jusqu’à maintenant, que je devais écrire. C’était un devoir », confie-t-il, solennel, en pesant bien ses mots.

« Pour moi, le Mexique, c’est un intérêt personnel, même intime. Ma conjointe est Mexicaine, mes enfants le sont aussi. J’ai beaucoup bourlingué au Mexique. J’ai fait à travers ça des rencontres, j’ai vu des lieux et des choses. J’ai entendu des histoires. Je voulais y faire honneur dans un roman. Pour moi, c’était presque un devoir de parler du Mexique. Il s’est imposé à moi à travers ma vie », ajoute-t-il.

Prélude à la fête des Morts, le 1er novembre, un peu partout les Mexicains dressent des autels à la mémoire des défunts : photos des disparus, fruits, chandelles allumées, tamales, coupelles d’eau bénite, etc. Dans Le labyrinthe de la solitude, Octavio Paz écrit que « l’indifférence du Mexicain devant la mort se nourrit de son indifférence devant la vie ». Avant d’ajouter, plus loin : « La mort ne nous effraie pas, parce que la vie nous a guéris de la peur. »

Le Mexique, croit Louis Carmain, est un peu à ce compte le miroir de toute société. « Mais exposant 10. Tous les problèmes sociaux — racisme, misogynie, violence, etc. — semblent y exister de manière exponentielle. C’est ce que j’ai vécu au Mexique. »

Une littérature engagée, forcément

La notion de devoir reviendra à quelques reprises dans la conversation. « À mes yeux, toute la littérature est engagée, croit Louis Carmain. Nécessairement. Une littérature non engagée, ça n’existe pas. Un livre, c’est un engagement contre le néant, l’absence, le vide, le rien. La mort. Un livre, c’est un ajout de vie. Il n’y a pas d’engagement plus fondamental, à mon avis. Et cet engagement qui est au cœur de la littérature, qui est sa raison d’être, se reflète bien dans la société mexicaine, dans la mesure où vie et mort sont omniprésentes dans l’imaginaire culturel et dans la réalité concrète des gens dans leur vie de tous les jours. »

Guerre aux narcotrafiquants, féminicides, assassinats de masse. LeMexique lui a apporté un matériau — la mort, l’absence, le néant —, estime le romancier, qui lui a permis d’explorer à travers l’écriture la question de la disparition, un motif autour duquel il dit avoir composé chacun de ses romans. « Un peu comme si les phrases étaient le sang qui se coagule autour de la plaie pour essayer de la guérir. »

Pour moi, le Mexique, c’est un intérêt personnel, même intime. Ma conjointe est Mexicaine, mes enfants le sont aussi. J’ai beaucoup bourlingué au Mexique. J’ai fait à travers ça des rencontres, j’ai vu des lieux et des choses. J’ai entendu des histoires. Je voulais y faire honneur dans un roman. Pour moi, c’était presque un devoir de parler du Mexique. Il s’est imposé à moi à travers ma vie.

Une violence qui touche tout le monde au Mexique, hommes ou femmes, riches ou pauvres, tient à préciser l’écrivain. « Même si ce sont des femmes qui sont le plus souvent offertes de façon dramatique à la mort dans le roman, d’une certaine façon, elles viennent contrebalancer ça par leur vitalité. Mais au final, devant la mort, l’abysse, la violence, hommes ou femmes, on finit tous par être égaux. Il n’y a qu’une seule réponse, c’est la vie. La réponse de la littérature, c’est d’ajouter de la vie, d’ajouter du plus face au néant. »

Après la préciosité XIXe siècle de Guano, les errances bédéesques de Bunyip, Les offrandes marie le réalisme cru à un exotisme plus sombre. Un roman qui avance à coups de phrases à la précision dense, où l’auteur n’hésite pas cette fois à recourir aux québécismes. Un effet de contraste bien dosé, comme de petites claques envoyées au visage du lecteur.

« Je suis un écrivain à style plus qu’à histoire, reconnaît sans mal Louis Carmain. Ça peut me prendre parfois une heure pour écrire une seule phrase. » On ne s’étonne d’ailleurs pas lorsqu’il raconte avoir relu son manuscrit à voix haute.

À la manière d’un Jean-Patrick Manchette, maître du polar français des années 1970 et 1980, influence revendiquée par Carmain, le lecteur doit vite envisager dans Les offrandes d’être face à un crime qui ne sera peut-être pas résolu. Évanouissements, kidnappings, disparitions, face au mal et devant tous les mystères, une trace lumineuse se doit de subsister.

Une philosophie que résume bien la protagoniste du roman, assise au deuxième étage du bar La Bipo : « Tout ce qui perdure après notre mort, c’est l’énigme de ce que nous avons été. Il faut survivre dans le questionnement des vivants. »

Une formidable aventure

À Mexico, Maude (« Maoudé ») Cantin Espejo, 32 ans, blonde dans un pays de brunes, yeux bleus, « s’intéressait à ce qui n’intéressait personne ». Elle est engagée pour enquêter sur le meurtre sordide de deux jeunes femmes, un crime aux airs de rituel classé trop vite par la police. C’est le prétexte pour une fascinante plongée en apnée dans le ventre noir du Mexique. Avec pour guide une protagoniste d’exception qui finira peut-être, qui sait, par semer l’ombre qui la poursuivait à son tour — et par embrouiller au final les lecteurs. Faux polar, mais vrai road novel, roman puissant, Les offrandes unit avec brio la littérature et le climat de violence qui ronge depuis ses origines la société mexicaine. Mais il y a bien plus : Louis Carmain parvient à tenir le lecteur en haleine du début à la fin, accroché à la justesse et à la subtilité de ses phrases, à son humour aiguisé, au détail qui tue. Comme le croyait Jean Ricardou, il a compris que le roman n’est plus « l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture » et nous donne ce qui est peut-être son meilleur livre.

Les offrandes

★★★★

Louis Carmain, Vlb éditeur, Montréal, 2019, 480 pages

Extrait de «Les offrandes»

La chambre à coucher était austère, presque aveugle. Sa fenêtre filiforme donnait sur une cour intérieure aussi serrée qu’un rectum. Ses murs nus étaient de couleur pistache et Maude refusait de repeindre. Une caisse d’avocats vide soutenait une lampe dont l’abat-jour cassé imprimait au plafond, le soir, des formes lumineuses indéterminées. Maude s’assoupissait souvent en les étudiant, sachant qu’elle se réveillerait un peu plus tard pour éteindre. La simple idée que la journée n’était pas finie tant que l’ampoule restait allumée la réconfortait, comme l’illusion de vieillir moins vite, et lui permettait de se laisser gagner plus sereinement par le sommeil.

Les offrandes

Louis Carmain, Vlb éditeur, Montréal, 2019, 480 pages