Le problème imaginaire avec le joual

«Ma démarche à la base n’était pas mimétique, pas faite pour capter le réel ; mon rapport à la langue est beaucoup, beaucoup plus compliqué», explique l'auteur Kevin Lambert.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir «Ma démarche à la base n’était pas mimétique, pas faite pour capter le réel ; mon rapport à la langue est beaucoup, beaucoup plus compliqué», explique l'auteur Kevin Lambert.

Faut-il adapter un livre québécois pour qu’il rayonne plus chaleureusement ailleurs ? Au moment où plusieurs éditeurs québécois se lancent sur le marché français, relançons la discussion. Deuxième texte d’une série de deux.

Querelle de Roberval (Héliotrope), deuxième roman de Kevin Lambert, a récolté à sa sortie un joli succès ici. Succès qui pâlit comparé à ce que l’édition française est à recueillir ces jours-ci, tant côté médias que prix littéraires potentiels. Querelle tout court, dans la version renippée et portée par l’éditeur Nouvel Attila, cartonne. Ou score, selon votre allégeance langagière. Est-ce que le Querelle original, de chez nous, aurait pu connaître ce même succès en France ? Le travail de réédition sur le texte contribue-t-il à une meilleure réception, ou est-ce de l’aplaventrisme ?

Il y a les bons exemples : Mailloux, d’Hervé Bouchard, publié ici d’abord, en 2002, qui poursuit sa longévité, déjà rare, en étant réédité, tel quel malgré son chant indubitablement québécois (Nouvel Attila, 2016), et qui récolte une discrète mais certaine reconnaissance en France ; Querelle, qui attire ces jours-ci la lumière, et dont les critiques françaises vantent la langue. Mais il y a aussi les anecdotes qui font grincer des dents : l’écrivain Christophe Bernard, invité à participer à une table ronde en France, qui se fait dire par l’animatrice qu’elle « attend la version française » de La bête creuse (Quartanier) pour comprendre. Si la littérature québécoise contemporaine suscite une curiosité ces temps-ci dans l’Hexagone, la relation avec la langue d’ici — qu’on parle du joual ou d’une oralité québécoise — y reste complexe.

Et cette complexité ne date pas d’hier. Après un premier élan d’enthousiasme pour les écrits québécois dans les années 1960 porté par la langue des Hébert, Blais, Godbout, Ducharme, Aquin ou Miron, la balloune s’est dégonflée. En 1994, Monique Proulx suppliait les Français de considérer la littérature québécoise comme étrangère, eux qui « nous aiment bien tant que nous leur renvoyons de nous une image qu’ils croient reconnaître — la cabane au Canada, les gentils Indiens ». En 2006, David Homel doutait, dans Le Monde des livres, de l’« exportabilité » de la littérature québécoise ; Madeleine Gagnon lui répondait au vitriol en nos pages. Un an plus tard, 44 écrivains signaient Pour une littérature-monde en français, en appelant à une décentralisation de la langue française.

De son côté, Nelly Arcan décriait l’aplatissement de sa langue, elle qui revendiquait l’usage des « gougounes », « débarbouillette » et « sous un soleil d’été », alors que son éditeur exigeait par « standing littéraire », des « tongs », « gant de toilette » et « par un soleil d’été », sous prétexte que « le mot arrête la lecture. On est quand même au Seuil, ici ».

Qui a le droit de jouer avec le français ?

On n’en est plus là. Certains croient qu’une édulcoration du québécois se pratique encore dans les grandes maisons d’édition française. Une expérience que n’a pas connue Perrine Leblanc chez Gallimard. « Pour Malabourg, il n’y a eu aucune intervention de la part de l’éditeur, ni des réviseurs et correcteurs pour “adapter” la langue. Au contraire, la réviseure a protégé les expressions plus locales. Je n’écris pas en “quèb”, mais il y a dans Malabourg des expressions et une couleur québécoise. J’aime les régionalismes, les archaïsmes et les québécismes. Je n’hésite jamais à les employer. »

Historiquement, le français est la langue la plus centralisée au monde, avec un centre sis à Paris, et dans le 6e arrondissement

On n’en est plus là, mais il reste des traces, de teintes différentes dans la perception et l’imaginaire linguistique selon qu’on soit d’un côté ou de l’autre de l’océan. « Historiquement, rappelle l’écrivain et professeur en études littéraires et en histoire culturelle à l’Université de Montréal Benoît Melançon, le français est la langue la plus centralisée au monde, avec un centre sis à Paris, et dans le 6e arrondissement. » Un centre aussi critique et médiatique. « Ça joue moins qu’avant, mais symboliquement, l’idée demeure. Dans l’imaginaire linguistique actuel, il reste une hiérarchisation des français parlés, explique Melançon. Donc un écrivain français a tous les droits de jouer avec la langue, mais si un écrivain d’ailleurs fait de même il est bizarre, au mieux régional, ou exotique. »

« Quand Querelle de Roberval est sorti ici, on n’en a pas fait une obsession linguistique, poursuit M. Melançon. » Quelques critiques ont mentionné la force de l’oralité, de la langue, mais au passage. « Là, on ramène le texte à du linguistique parce qu’il sort en France, alors que ce n’est qu’un des nombreux aspects intéressants du roman. Que Le Monde pour parler de Querelle joigne une entrevue sur le joual montre que les Français ont aussi une idée préconçue du français qui se parle et s’écrit au Québec, et qu’ils plaquent cet imaginaire sur le texte. Ils font la même chose devant les films de Xavier Dolan. Parce que c’est du québécois, il faudrait que la langue de Kevin soit un réalisme linguistique. »

Ce dont Kevin Lambert lui-même se défend. « Ma démarche à la base n’était pas mimétique, pas faite pour capter le réel ; mon rapport à la langue est beaucoup, beaucoup plus compliqué. La discussion autour du québécois comme langue laisse entendre qu’il y aurait une langue authentique qu’on ne ferait que transcrire, comme de l’anthropologie, comme si le processus d’écriture n’était pas littéraire, créatif, déjà une trahison, déjà une traduction. C’est quoi la langue authentique ? On a plein d’auteurs au Québec qui écrivent une oralité pas du tout référentielle, presque inventée. » Claude Gauvreau, Vickie Gendreau, Mathieu Arsenault, Chloé Savoie-Bernard, nomme-t-il.

« Faudrait écrire la vraie langue ? Ça n’existe pas. Et suivre cette chaîne sémantique nous mène à l’idée de la fondation identitaire, d’un “pure-lainisme québécois”. Ça non plus, ça n’existe pas. » Conséquemment, pense-t-il, pourquoi ne pas s’adapter légèrement pour qu’un plus grand nombre nous entende ?

« Disons-le franchement : le français québécois est la variation d’une langue qui n’accepte pas la variation. Lourd bagage. » La langue racontée : s’approprier l’histoire du français, Anne-Marie Beaudoin-Bégin (Somme toute, 2019)

« Quand je suis soûl, j’ai parfois l’impression d’entendre ma voix comme si elle était enregistrée et je la déteste, mon ton, mes phrases bancales, mon accent trivial et inculte. […]. Je me crois plus habile à l’écrit, je peux réviser, retoucher, arranger, tout en me permettant certaines licences apparentées à la langue parlée, façonner une voix qui n’est pas la mienne ni celle de personne ici. Une voix travaillée, étrangère, en quelque sorte, une voix qui n’existe pas. »
Citation de l'écrivain Patrice Lessard extraite de la conférence « Faut-il bien écrire », de Kevin Lambert, donnée en 2017.

31 commentaires
  • Martine-Emmanuelle Lapointe - Abonnée 16 septembre 2019 04 h 46

    Citation de Kevin Lambert

    Un tout petit mot pour dire que la citation finale de l’article, en encadré, n’est pas de moi, mais de Patrice Lessard (Cinéma Royal, Héliotrope, 2017). Je cite ce passage du roman et l’analyse dans la conférence « Faut-il "bien" écrire? », d’où la confusion.
    Kevin L.

  • Lionel Orengo - Inscrit 16 septembre 2019 04 h 47

    Parler le français et l'écrire.

    Beau débat que celui qui ressort de ce papier. Les Québécois, comme beaucoup d'autres francophones, emploient leur "français à eux" dans la vie de tous les jours. Quoi de plus normal ? Un Giono et un Vincenot écrivirent, dans un français parfait, sur une France profonde où le peuple y parlait « son français », qu’il soit dérivé de la langue provençale ou des patois bourguignons. Or ces « parlers » provinciaux et ruraux, comme tant d’autres, étaient jugés être difficilement compréhensibles pour tout un chacun. Ils le restent aujourd’hui. Donc, ces auteurs n’en ont conservé que des mots et des expressions « typiques » afin de donner une couleur et une véracité à leur récit. Sans cela, je doute que les livres de ces auteurs majeurs auraient réussi à toucher leur public francophone.

    • Serge Lamarche - Abonné 16 septembre 2019 13 h 34

      Effectivement, le joual est simplement une évolution du parlé rural.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 16 septembre 2019 21 h 13

      @ S. Lamarche

      Godbout explique le contraire dans «Le dernier mot» tandis que Frère Untel, dans les Insolences raconte que le cultivateur peut répondre avec une formule originale dans un français soigné (y a-t-il correspondance entre tel et tel autobus? Réponse : ils se rencontrent bride à bride, mon frère) .

      Il faut mal connaitre ses classiques pour une telle affirmation ( « mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
      chaque jour de nos vies à l'est de vos empires
      rien ne vaut une langue à jurons
      notre parlure pas très propre
      tachée de cambouis et d'huile» -Michèle Lalonde)

      Qu'est-ce que le joual sinon que cette parlure pas très propre? Le poème de Lalonde ne parle certainement pas de la réalité des champs.

  • François Réal Gosselin - Abonné 16 septembre 2019 06 h 35

    À qui ou "aquis"

    Écrire en faisant appel à des régionalisme comportera toujours son lot de contraintes dont la plus évidente sera celle de la compréhension. COMMUNiquer impose la mise en commun d'une forme entendue de symbolisme partagés.
    La relativité de l'enseignement du français en milieu scolaire minoritaire posera toujours un immense défi en ce qui concerne la nécessité de posséder un niveau de langage suffisant pour avoir accès à une information venant de l'extérieur de la communauté de vie.
    Le français est à qui? Une chose est certaine il restera toujours un élément à acquérir.
    Le français n'est pas un langage technique, il est l'expression du coeur et de l'âme.

  • Yvon Montoya - Inscrit 16 septembre 2019 06 h 48

    C’est tout le problème des langues diverses combien même elles auraient une même souche. Il faut quelques années pour un francais de l’hexagone outre-mer pour apprendre, sentir, connaitre la langue québécoise. Une langue possédant un charme fou...Connaitre l’anglais me semble aussi plus qu’indispensable en accompagnement. Un lecteur francais lisant quelques heures un texte québécois ou le joual a pris place ne pourra jamais réaliser «  l’essence » du propos littéraire s’il n’a pas déjà quelques connaissances du parler d’icitte. Il aura donc de grandes difficultes...C’est la même chose si on lit Aimé Césaire ou un auteur creolisant de souche francophone. C’est ainsi...le destin des langues reste un mystère. Sauf que ce destin change lorsque le commerce entre en jeu. Certes le joual en France, c’est problématique. N’en voulons pas aux francais férus de littérature car tous n’ont ni l’envie souvent pas la moindre idee qu’il faille apprendre une langue pour lire un texte venu d’ailleurs. Il n’ y a pas d’adaptation du joual vers le francais, il s’agit de savoir dans quelle langûe on est a l’aise pour s’exprimer. L’histoire de la litterature montre bien un nombre considérable d’écrivains écrivant dans des langues qui ne sont pas la leur. Puis au Quebec, c’est toute la question, parle-t-on, écrit-on en francais ou en québécois? Qu’en pense le gouvernement et les immigrants francophones?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 16 septembre 2019 09 h 37

      Merci de cette ajout. L'enjeu est super intéressant et malheureusement, Le Devoir en fait un texte pauvre alors qu'il faut s'intéresser à l'institution littéraire. La France est un marché à conquérir et voilà que la langue pose nécessairement une difficulté. Or, contrairement à la France depuis au moins François 1er, nous réfléchissons peu en fonction des institutions. Si nous voulons que notre culture rayonne, en aidant les artistes d'ici, il faut penser commerce et politique. Par exemple, c'est une maison de là-bas qui édite Querelle. C'est bien pour la mise en marché et pour la promo, mais est-ce la bonne idée? Les Québécois doivent devenir champions de la mise en marché de leurs livres en France, même si c'est difficile.

      Donc s'il y a une «querelle du joual», il faut mettre au point du contenu, une stratégie, une émission de télé, un événement, croiser ça avec d'autres arts, et ainsi développer le gout du public pour nos livres. On ne peut pas sous-traiter ça, sinon ça sera éternellement à refaire.

      Il faut créer les conditions par lesquelles des auteurs français puissent se dire, qu'ils veulent, eux aussi, être édités et lancés par nous. On est excellent en pub et en marketing, mais on fait comme si la littérature, grand art, échappait à ça.

      Ça suppose forcément un énorme coup de main de l'État pour encourager « notre industrie », histoire de bâtir un rapport de force un tant soit peu favorable (ententes avec les distributeurs par exemple) pour nous. Autrement, c'est «l'Autre» qui déterminera comment il nous reçoit au lieu d'être d'abord à l'écoute de ce qui se passe.

      Évidemment, ce que je dis vaut aussi pour le reste du monde et notre rapport à l'anglais. Les EU investissent autant dans leur culture que les Français (même si ça passe pour du libre marché) et nous, ce que nous avons de plus précieux, notre culture (qui s'exporte mieux qu'Hydro) nous n'avons pas de stratégie digne de ce nom.

  • Jacques Dupé - Inscrit 16 septembre 2019 08 h 27

    Pour le monde francophone, Paris c’est la France (ou la France, c’est Paris)

    Quand on dit « les Français », il faut penser « les Parisiens ». Pour le monde francophone du monde entier, Paris c’est la France. Et le parisien (en général bobo) déteste le « régionalisme » parce que ça fait plouc ! Par contre, dès qu’il pleut placer un affreux anglicisme (même dans les émissions littéraires), il ne s’en prive pas !

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 16 septembre 2019 09 h 40

      Oui, j'ai déjà pensé qu'il serait plus intéresssant de faire lire La Constellation du lynx à des Scandinaves, en traduisant, et à des Russes, qu'à des Français (Parisiens), et à emballer ça dans un marketing nordique. Il me semble que le cosmopolitisme branchouillard parisien est loin de comprendre les vrais rapports politiques et le «hard» power.

      Il me semble que pour le patriote, une histoire d'infiltration d'un groupe terroriste, c'est captivant et même s'ils vont mal, les Russes étaient de grand lecteurs.

    • Gylles Sauriol - Abonné 16 septembre 2019 10 h 11

      Oui, et quand ils laissent aller , l’air un peu nonchalant, un anglicisme dans la conversation, ils s’imaginent qu’ils ont l’air plus intelligents voire même plus érudits. Bref, ça fait bien dans le décors!
      Ah ! vanité, quand tu nous tiens !!