«77»: un matin en solo

Le premier roman de Marin Fouqué frappe juste.
Photo: Safia Bahmed-Schwartz Le premier roman de Marin Fouqué frappe juste.
À une heure de Paris, dans un morne département, des jeunes attendent, comme chaque matin, le bus qui les emmènera à l’école. Or, ce matin est différent. L’un d’eux décide de ne pas monter dans le bus, de rester seul face aux champs. Assis sur le banc de l’abribus, il passera la journée à remonter le fil de ses souvenirs et tenter de comprendre pourquoi, à ce moment-ci, a-t-il décidé d’emprunter un autre chemin.
 

Premier roman de Marin Fouqué, 77 (prononcez sept-sept) frappe juste. À l’aide d’un monologue intérieur, il emprunte l’oeil naïf et le dialecte — « un vrai galérien », « squattage de banc », « tirer une grosse latte » — de ce jeune qui grandit dans l’entre-deux, ni rural ni urbain, de la grande banlieue parisienne. Le narrateur se dévoile au fur et à mesure de ses pensées… et se gardera bien de tout nous dire.

À sa manière, Fouqué revisite sur sa terre natale les thèmes de l’enfermement social, de la masculinité toxique et de l’affirmation de soi que l’on a pu lire chez Édouard Louis (En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014). Du nom du département de la Seine-et- Marne, 77 fait écho aux bourgades françaises délaissées, où les voitures passent sans s’arrêter, et à ces jeunes qui s’y trouvent coincés. Rien ne doit bouger sur ces terres boueuses, où les seules craintes des habitants — principalement des vieux terrés dans le silence — sont l’invasion de Paris, des étrangers et de la racaille.

« D’abord c’est un chemin en plus, et puis très vite c’est les centres commerciaux, les tours, les parkings, le tsunami de bitume et le total engloutissement », répète à tue-tête le père Mandrin sur son tracteur, incarnant l’inquiétude des villageois craignant de perdre leur identité dans cette France en mouvement.

Pour fuir l’apathie profonde de ce hameau et tenter d’exister, ces jeunes useront de la violence, parfois entre eux, pour maintenir des valeurs inculquées, telle la masculinité écrasante dont le personnage principal fait les frais. À l’image de la fille Novembre, d’autres tenteront d’anéantir ces carcans, de s’en extirper. Une chose est certaine, pour se faire respecter dans ces champs, il faut dominer, frapper fort. Au contact du nonchalant grand Kevin du 93, le jeune de l’abribus, que ses pairs surnomment « La Mignonne », se métamorphosera, explosera pour se définir.

Alors que les rythmes se dessinent en une mélodie à saveur de slam, des images nous sautent aux yeux et l’émotion nous saisit. Marin Fouqué manie le verbe avec justesse et sincérité. Un constat peu étonnant, puisque le romancier, qui enseigne l’écriture, est aussi connu pour sa poésie, son rap. Tandis que la poésie se creuse tranquillement une place au cours de ce récit jonglant entre un rythme tranchant et les longues divagations du personnage sous l’effet du shit, on apprend à se laisser bercer par cette jeune voix ne demandant qu’à être entendue. Ce mélange des formes, loin d’un résultat disparate, prend tout son sens et sa sensibilité aux côtés du garçon dont on ne connaîtra jamais le nom. Et peut-être est-ce mieux ainsi, puisque ce jeune pourrait être n’importe quel jeune d’un nulle part oublié.

77

★★★★

Marin Fouqué, Actes Sud, Paris, 2019, 224 pages