«Et tout sera silence»: Trans-Europe enfer

Le livre de Michel Moatti résonne comme un cri d’alarme.
Photo: Tim Moatti Le livre de Michel Moatti résonne comme un cri d’alarme.
Michel Moatti semble avoir pris son rythme de croisière et publie maintenant un roman chaque année en amassant de nombreux prix au passage ; on se rappellera son remarquable Alice change d’adresse, publié ici il y a quelques années déjà. Il nous revient dans ce septième livre avec une histoire terrible tout entière consacrée au trafic d’êtres humains.
 

L’action se situe pourtant à Londres, aujourd’hui, dans d’anciens quartiers de banlieue, comme Slough, avalés par la mégalopole au fil des ans. C’est là que Lynn Dunsday, toujours web-reporter au Bumper, enquête sur une série de meurtres aussi sordides que violents touchant surtout des femmes originaires des anciens « pays de l’Est ». Rapidement, Lynn — que l’on connaît depuis Tu n’auras pas peur, de Moatti — constate qu’elle met les pieds dans un territoire contrôlé par des mafias impitoyables… ce qui ne l’empêche nullement de publier — sous le titre Trans-Europe enfer — une série de papiers sur l’assassinat brutal d’Anna Kaczor, jusque-là désignée dans les tabloïds sous le nom de « la pute polonaise ».

Lynn s’installe à Slough pendant quelques jours, passe le quartier au crible et parvient à percer la chape de silence qui l’oppresse. C’est ainsi qu’elle met au jour — en partie aussi grâce à Andy Folsom, son fiancé du Crime Command — un ignoble trafic d’êtres humains. En se basant sur l’histoire d’Anna — Moatti, lui, s’est inspiré du très officiel Global Report des Nations unies sur les trafics d’êtres humains en Europe de l’Est —, elle raconte le voyage de ces filles enlevées surtout en Pologne, en Slovénie ou en Roumanie et qui sont ensuite séquestrées par des bandes organisées qui les traitent comme des bestiaux. Au bout du trajet, celles qui survivent, déshumanisées, servent d’esclaves sexuelles dans les banlieues des grandes capitales européennes.

Mais Lynn a frappé si juste qu’elle est bientôt menacée par ceux qu’elle traque ; on lui fait brutalement comprendre qu’elle doit cesser d’écrire sur le sujet si elle veut rester en vie. Ce sera la goutte qui fait déborder le vase puisque Folsom et l’équipe du Crime Command décident enfin d’intervenir et de coffrer les principaux responsables du réseau.

Soyez toutefois prévenus : on lira ici des pages d’une dureté insupportable et s’inspirant directement, on l’a dit, de rapports officiels sur le trafic d’êtres humains au beau milieu de l’Europe. À l’heure où la crise des migrants s’apprête à gagner le monde tout entier avec les dérèglements climatiques qui s’installent, le livre de Moatti résonne comme un cri d’alarme. Toutefois, la pertinence de son récit ne réussit pas à masquer le gros fil blanc qui relie certaines parties de l’intrigue ; on est loin ici de la finesse d’écriture et d’analyse qui caractérisait Alice change d’adresse. Mais le message passe ; du moins, espérons-le…

Et tout sera silence

★★★

Michel Moatti, Éditions Hervé Chopin, Paris, 2019, 320 pages