L’univers de Ducharme au musée

L’atelier de Réjean Ducharme tel qu’il était au jour de son décès.
Photo: Monique Bertrand L’atelier de Réjean Ducharme tel qu’il était au jour de son décès.

Dans sa maison de la rue Quesnel, au bureau du deuxième étage, Réjean Ducharme vivait entouré de livres et de dictionnaires ; des dictionnaires français, anglais, allemands, latins, grecs. « Il y avait des dictionnaires partout dans la maison », disait jeudi Monique Jean, exécutrice littéraire de Réjean Ducharme, qui vient de léguer au Musée de la civilisation de Québec la totalité du contenu du bureau de Réjean Ducharme et de son atelier adjacent.

Pas étonnant que sous ses doigts, les mots voguent libres, d’un sens à l’autre, d’une langue à l’autre. « J’en ai assez du mot suicide et de ses dérivés, écrivait Ducharme dans Le Nez qui voque. Désormais, j’emploierai un autre mot. Je donne le dictionnaire à Chateaugué. Je lui dis d’ouvrir le dictionnaire au hasard, de me lire le premier mot sur la colonne de gauche de la page de gauche. […] Branle-bas. Donc, nous ne nous suiciderons pas, nous nous branlebasserons ». D’ailleurs, dans son premier roman publié, L’Avalée des avalés, la narratrice invente une langue, le bérénicien.

Fort de ce legs, le Musée de la civilisation du Québec prépare une exposition en l’honneur de Ducharme pour 2022. Le grand public pourra donc finalement approcher l’écrivain au plus près, après avoir accepté durant des décennies son très grand besoin d’ombre.

Ces deux pièces, c’est l’artiste, et non l’homme dans sa vie intime, qu’elles représentent, dit Yves Bergeron, muséologue et membre du groupe des Amitiés ducharmiennes, fondé à la mort de l’écrivain, et qui a participé au processus. C’est Monique Jean qui a approché le Musée de la civilisation pour qu’il mette en valeur ce legs. Par son oeuvre, Réjean Ducharme restait en relation avec un public qu’il ne pouvait fréquenter autrement, dit Mme Jean. C’est pourquoi elle ne pense pas trahir sa mémoire en permettant au public de s’approcher de son processus de création. Cette exposition sera « un signe de la main » de Réjean Ducharme, qui s’inscrira dans la durée.

 
Des livres annotés​


Dans la maison de la rue Quesnel, tout était resté en l’état, comme si Ducharme, disparu en août 2017, n’était sorti que pour quelques minutes. Une panoplie de casquettes constitue le costume qui lui permettait de circuler librement en ville dans l’anonymat, lui qui adorait marcher dehors. Dans la pièce adjacente au bureau, Réjean Ducharme devenait Roch Plante, le pseudonyme dont il signait ses Trophoux, ses sculptures et toiles bricolées à même des objets trouvés dans la rue. Quatre Trophoux inachevés feront partie de l’exposition, légués au Musée par Charles Forget et Stefan Georgesco. Sur un mur de l’atelier, en plein centre, une rare photo de Nelligan âgé. Un peu partout, des cadrans et des horloges, dont la vue renvoie au titre glaçant de l’une des pièces de l’écrivain : À quelle heure on meurt ? Éparses, des photos de Virgina Woolf, de Tolstoï, de Céline, de Marguerite Duras, de Gabrielle Roy, de Marilyn Monroe, de la comédienne Luce Guilbault, de Gérald Godin, et même de sainte Thérèse de Lisieux. Plus de mille livres reposaient toujours dans sa bibliothèque à son décès. Ce sont des livres qui lui étaient précieux, et qu’il a abondamment annotés et conservés, raconte M. Bergeron. Une mine d’or pour les chercheurs. « Ses livres de Shakespeare étaient très annotés », raconte Monique Bertrand, amie et photographe des lieux habités par l’écrivain. Ils y côtoyaient des oeuvres de Virginia Woolf, de Nelligan ou de Rimbaud, beaucoup de classiques français et européens, des livres traitant de la culture asiatique.

L’équipe du Musée de la civilisation a eu quatre jours tout au plus pour vider les lieux avant que la maison ne soit vendue. « C’était une maison sur deux étages, raconte Mme Jean. Le rez-de-chaussée était l’espace commun. Le haut était l’étage de Réjean ». Le couple que Réjean Ducharme formait avec Claire Richard avait pu acheter cette maison lorsque Ducharme a gagné le prix Gilles-Corbeil dans les années 1990, explique-t-elle. C’est là qu’il a écrit ses dernières oeuvres, les romans Va savoir et Gros mots. « Ils ont vécu là jusqu’à la fin de leur vie », dit Mme Jean. Pour Mme Jean, Gros mots était le testament littéraire de Réjean Ducharme. Il n’a plus publié par la suite.

Jeudi, au Théâtre du Nouveau Monde, qui est l’héritier des droits de ses oeuvres publiées, et où l’annonce du legs a été faite, on avait rassemblé pour l’occasion quelques objets de l’écrivain, dont la laisse et le collier de son chien Blaze, mort dans les années 1980. L’une des très rares photos de Réjean Ducharme le montre d’ailleurs promenant Blaze dans la neige. Ducharme n’a jamais eu d’autre chien, raconte Monique Bertrand. On voyait aussi un coffre d’outils avec lesquels il fabriquait ses Trophoux, quelques dictionnaires et quelques disques.

Le directeur du Musée de la civilisation de Québec, Stéphan Laroche, a dit vouloir que cette exposition accueille à la fois des chercheurs et le grand public. Elle sera accompagnée de toute une programmation dédiée à Réjean Ducharme. Malheureusement, le musée ne pourra pas l’accueillir de façon permanente faute d’espace. « Je caresse l’idée que cette exposition aille à Paris, dit-il. C’est une exposition qui pourrait se retrouver à la Bibliothèque nationale de France (BNF) ».