Celle qui aimait le frère Marie-Victorin

En 2018, je m’étais plongée dans les Lettres biologiques du frère Marie-Victorin, publiées chez Boréal. Entre 1933 et 1944, le fondateur du Jardin botanique de Montréal avait entretenu avec son assistante Marcelle Gauvreau une correspondance sur la sexualité humaine. Phénomène quasi inouï dans le Québec puritain d’alors. Les tabous entourant la chose étaient d’autant plus aigus chez un homme voué à la vie religieuse. Pour les enfreindre, ça prenait toute la curiosité scientifique et la liberté d’esprit de l’auteur de la Flore laurentienne. Un manque à combler aussi. En des termes très crus, il explorait sa génitalité, demandant à sa correspondante d’en faire autant : comptes rendus précis à l’appui.

Cette lecture, qui montrait en creux les affres d’une chasteté douloureuse à vivre par le frère botaniste, m’avait passionnée, mais rendue mal à l’aise. Non pas à cause de ses descriptions sexuelles, très cliniques au fait, mais parce que cet homme admiré de tous me semblait utiliser son pouvoir pour manipuler une jeune femme amoureuse de lui. Elle n’avait pas, de son côté, fait vœu de chasteté, s’y voyait contrainte de facto. Tout rapport charnel leur était proscrit sous la pression sociale et religieuse d’alors. Ils n’auront jamais enfreint cet interdit.

Si le botaniste voyageur se permettait quelques écarts auprès de prostituées cubaines, Marcelle Gauvreau n’avait personne avec qui partager son érotisme, explorant son corps à la demande de Marie-Victorin, lisant les livres qu’il lui envoyait sur le sujet, enquêtant auprès de ses amies mariées, troublée et instrumentalisée par son supérieur, m’avait-il semblé.

Nous ne possédions alors qu’un côté de la médaille, faute d’avoir les réponses de sa correspondante. Perdues, qui sait ?

En fait, le neveu de la dame, André Gauvreau, avait hérité des échanges complets. Cette prose épistolaire féminine, déposée au Service des archives de l’UQAM, il en a levé le voile et permis la publication, en réponse aux Lettres biologiques si chaudement accueillies l’an dernier.

Lettres au frère Marie-Victorin. Correspondance sur la sexualité humaine, présenté par Yves Gingras et Craig Moyes, publié à nouveau chez Boréal, éclaire leurs rapports. La réalité est toujours plus complexe que l’idée qu’on s’en fait. Pas si victime que ça, Marcelle Gauvreau, mais en grande partie, oui. Elle franchissait seulement les barrières que son supérieur voulait lever. Soumise, malgré sa hardiesse à explorer la sexualité dans cette correspondance secrète, au grand homme adoré. Ceux qui ont lu Les lettres biologiques peuvent ici voir le gouffre qui existait entre les droits d’un homme, même en soutane, et ceux d’une femme, au destin par essence entravé.

Intelligente, rieuse, curieuse de tout, passionnée, elle ne contrôlait pourtant pas sa vie.

Ses lettres passionnantes braquent de nouveaux projecteurs sur le Québec de l’époque. Le rôle omniprésent de la religion, la place des femmes à l’ombre, l’ignorance sexuelle des jeunes gens jetés dans leur nuit de noces sans mode d’emploi et l’affolement d’adolescentes devant leurs premières règles surgissent entre les lignes. Le XIXe siècle a perduré longtemps sous nos jets d’eau bénite.

Marcelle Gauvreau, née au début du XXe siècle, allait être une des premières Québécoises scientifiques. En 1932, le frère Marie-Victorin l’avait embauchée à l’Institut botanique, puis elle obtint une maîtrise dans ce domaine. Faute de pouvoir devenir professeure — une femme ne pouvant alors accéder chez nous à ce poste sans faire scandale —, elle se sera consacrée surtout à l’éducation naturaliste des jeunes enfants.

Son célibat carburait à l’amour pour celui qu’elle appelait son père, de 22 ans son aîné. Étrange lien pervers et sublimé, qui n’est pas sans beauté, car leurs sentiments partagés s’étaient frayé un chemin vers la lumière, comme des arbres croches aux troncs détournés par les obstacles.

Entre les descriptions des émois de son sexe sous ses doigts et les digressions sur l’état de ses menstruations, sa candeur étonne : « Quand on connaît toutes les répercussions d’un baiser sur la bouche, ne doit-on pas conclure que le baiser est un acte grave en soi ? »

« Je resterai avec vous, près de vous, toute à vous, toujours, toujours, jusqu’à la mort ! » lui écrivait-elle de tout son cœur. Marie-Victorin s’est éteint en 1944. Marcelle Gauvreau le suivit dans la tombe en 1968. Son nom fut oublié, faute d’une pleine réalisation de carrière. Entravée de tous côtés. Le Québec vient de loin ; celui des femmes en particulier. Parfois, il est bon de reculer dans le temps pour comprendre d’où proviennent les préjugés misogynes encore tenaces aujourd’hui. Ces lettres invitent au voyage dans une psyché collective qui se veut désormais libérée, mais est-elle vraiment guérie ?