«The Testaments» de Margaret Atwood: la résistance s’organise

Margaret Atwood a mis 35 ans à imaginer la fin de «La servante écarlate».
Photo: Chris Young La Presse canadienne Margaret Atwood a mis 35 ans à imaginer la fin de «La servante écarlate».

Lorsque La servante écarlate a paru il y a trente-cinq ans, en 1985, pour la plupart des lecteurs il s’agissait de science-fiction. Une terrifiante dystopie dans laquelle les États-Unis, à la suite d’une crise mondiale et d’une guerre civile interminable, se transformaient en théocratie puritaine et misogyne où les femmes sont asservies.

Aujourd’hui, à l’heure de l’urgence climatique et de la montée des populismes de droite un peu partout sur la planète, alors que la collapsologie semble faire des petits, les fictions de Margaret Atwood prennent l’apparence d’un cauchemar qu’il nous faudrait peut-être envisager.

C’est l’un des événements littéraires de l’automne 2019, tous pays et langues confondus. Après quelques dizaines de romans, d’essais, de recueils de nouvelles et de poèmes depuis 1969, l’écrivaine canadienne Margaret Atwood lançait cette semaine The Testaments, suite de La servante écarlate (Robert Laffont, 1987) et fin de l’histoire de la république totalitaire de Gilead. Le roman nous arrivera dans sa traduction française le 10 octobre chez Robert Laffont. Le livre est déjà sélectionné pour le prix Booker 2019 et son adaptation en série télévisée serait déjà en cours.

Des nouvelles de Tante Lydia

La fin de La servante écarlate nous apprenait que Defred, esclave reproductrice dont le récit se confondait avec le roman, était parvenue à kidnapper sa seconde fille avant de la confier à des gens qui la feraient passer au Canada, un pays neutre. Le destin de la narratrice, pour sa part, restait flou, et il va le demeurer.

The Testaments, roman à trois voix, nous apprend ce qui est arrivé aux enfants de Defred quinze ans plus tard. Agnès, sa première fille confiée à un couple de hauts dirigeants, a évité de justesse à 13 ans un mariage forcé avec un vieillard. Avant d’intégrer il y a neuf ans la caste des Tantes, seules femmes qui ont le droit de lire, une caste féminine chargée de forger et de faire appliquer les lois, d’éduquer et de contrôler les filles.

Exit Defred, la « servante écarlate » qui était au coeur du premier livre (et de la série télévisée), mère d’Agnès et de « Bébé Nicole », qui a été envoyée clandestinement au Canada. Mais bienvenue à Tante Lydia, le personnage qui est au coeur de ce nouveau livre, grande vilaine du premier roman, qui a couché par écrit sa propre version de l’histoire de la chute de Gilead. Comment le régime de Gilead a-t-il chuté ? Atwood raconte avoir écrit The Testaments pour répondre en partie à cette question.

Juge pour la famille, Tante Lydia avait 53 ans au moment de son arrestation par les autorités de Gilead. Femme organisée et pragmatique, tout en oeuvrant en apparence pour réformer une société décadente et corrompue et appartenant aux « Fondatrices », elle se révèle une femme de tête puissante, qui tire les ficelles et complote pour mettre en oeuvre un plan digne de Machiavel afin de faire tomber ce régime autoritaire.

La réponse à un mystère

Sans trop en dévoiler, disons que c’est peut-être la plus grande surprise du roman. Qui vient aussi répondre à l’un des plus épais mystères de La servante écarlate : comment des femmes peuvent-elles accepter d’asservir ainsi d’autres femmes ? Atwood démonte la mécanique de la terreur. Elles y consentent parce qu’elles n’ont en réalité aucun choix. C’est oui ou c’est non. Mais la conséquence d’un refus de collaborer, d’humilier, de punir et de tuer équivaut à accepter de subir une mort violente.

Semer la haine et la mort parce qu’on aime trop la vie ? C’est possible, nous dit Atwood en parlant de Tante Lydia. C’est une réalité humaine, tout simplement. Aussi complexe que paradoxale.

Mais les ficelles utilisées par l’écrivaine sont grosses, le plan pour ébranler les fondations de Gilead est abracadabrant et le récit manque de tension. De plus, de nombreux pans d’ombre subsistent encore. Par ses descriptions et la dilution des voix narratives, cette suite est plus légère que le premier roman. On en apprend certes un peu plus sur la création de la république de Gilead, mais de manière allusive et avec certaines longueurs.

Toutefois, nul ne saurait blâmer Margaret Atwood, 79 ans, d’avoir cherché à répondre à des questions qu’elle avait elle-même laissées en suspens, à boucler la boucle ou à surfer sur le succès de la série télé. Il reste que, si elle a mis trente-cinq ans à imaginer la fin, elle n’en a pas mis autant pour l’écrire.

Et c’est le talent visionnaire de l’écrivaine, raconteuse rebelle et un peu sorcière. Une séance photo pour le Sunday Times Style nous la montrait d’ailleurs posant en grande prêtresse de la fiction, drôlement échevelée, bardée de symboles liés au tarot — un sujet qu’elle connaît bien et sur lequel elle a déjà écrit.

La force, la véritable force du roman de Margaret Atwood transcende un peu ses pages. C’est que, sans en avoir l’air, elle nous parle d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

The Testaments

★★★ 1/2

Margaret Atwood, McClelland & Stewart, Toronto, 2019, 432 pages