Au royaume des «putes» heureuses avec Emma Becker

C’est un peu en lisant Hunther S. Thompson et en rêvant de gonzo-journalisme qu’Emma Becker a eu le désir de devenir une escorte berlinoise.
Photo: Pascal Ito C’est un peu en lisant Hunther S. Thompson et en rêvant de gonzo-journalisme qu’Emma Becker a eu le désir de devenir une escorte berlinoise.

Le répertoire littéraire francophone regorge de romans sur les putes. Elles sont, comme chez le marquis de Sade dans Justine ou les malheurs de la vertu, des orphelines en quête d’ascension sociale ou, comme chez Victor Hugo dans Claude Gueux, des « femmes brisées ». Ou alors elles sont, comme chez Maupassant dans Boule de suif, des femmes généreuses et altruistes que la vie s’acharne à piétiner. Hier comme aujourd’hui, ce sont les hommes qui peuplent leurs romans de prostituées, y jetant leur regard désirant ou condescendant, selon chacun. L’exception notable était jusqu’à maintenant l’oeuvre de notre Nelly Arcan nationale, un rare regard de l’intérieur sur le métier, dans une écriture virevoltante qui en dénonce les aliénations.

Il y a maintenant aussi Emma Becker. Dans La maison, pas de rédhibition de la prostitution et pas de récit de descente aux enfers. Elle a été une pute heureuse à Berlin pendant deux ans, dans les meilleures conditions que puisse offrir la prostitution légalisée. Son roman est une ode aux femmes « puissantes et singulières » qui ont choisi de vendre leur corps et d’y trouver un certain espace d’épanouissement.

« Dans cette carapace vide que sont les putes, ces quelques carrés de peau loués à merci, auxquels on ne demande pas d’avoir un sens, il y a une vérité hurlant plus fort que chez n’importe quelle femme qu’on n’achète pas, écrit-elle. Il y a une vérité dans la pute, dans sa fonction, dans cette tentative vaine de transformer un être humain en commodité, qui contient les paramètres les plus essentiels de cette humanité. »

Traîner avec les putes

C’est un peu en lisant Hunther S. Thompson et en rêvant de gonzo-journalisme qu’Emma Becker a eu le désir de devenir une escorte berlinoise. Mais c’était surtout une pulsion qui la dévorait depuis l’adolescence. « J’aime le sexe, dit-elle, et j’aime les hommes. Mais j’avais surtout une fascination d’ordre sociologique pour le phénomène. Plus jeune, j’étais envoûtée par la rue Saint-Denis à Paris et par l’odeur des sex-shops, ce drôle de mélange de désinfectant et d’odeur d’illégalité. »

Rien d’illégal, pourtant, dans les bordels fréquentés par Emma Becker à Berlin, le premier moins recommandable et vite fui, le deuxième adopté comme une seconde maison. Le commerce du sexe a été légalisé en 2002 en Allemagne. Certaines femmes travaillent toujours dans la rue sans protection et pour des salaires de misère. Mais d’autres sont des travailleuses indépendantes comme les autres, qui déclarent leurs revenus à l’État et exercent leur métier dans un environnement balisé et même chaleureux, si l’on se fie au récit immersif et pointilleux d’Emma Becker, qui prend plaisir à planter le décor. Là, une chambre mauve et désespérément kitsch dans laquelle un jeune homme marié retire tranquillement ses vêtements. Plus loin, une chambre « tropicale » qui sent toujours le jasmin. À côté, une chambre « rouge » dominée par un lit grandiose et robuste.

Dans cette carapace vide que sont les putes, ces quelques carrés de peau loués à merci, auxquels on ne demande pas d’avoir un sens, il y a une vérité hurlant plus fort que chez n’importe quelle femme qu’on n’achète pas

« Pour moi, en tant que femme, il y avait aussi un plaisir à prétendre tous les jours être une femme différente, observe-t-elle. Une possibilité inédite de questionner les moi possibles. Je me suis dit que je devais saisir l’occasion de collectionner le plus d’expériences possible sur ce que c’est que d’être une femme. »

Elle le répétera plusieurs fois au cours de notre entretien : elle y a vu une occasion d’« empouvoirement ». « C’était une façon pour moi de me réapproprier mon corps. Même si on peut croire que la pute est entièrement sous le joug du client, j’ai vécu précisément le contraire. L’argent du client transforme la femme en une sorte de déesse. Parce que les hommes se nourrissent aussi de l’image que la femme leur renvoie. Et plusieurs ne supportent pas l’image du client désincarné que peut leur renvoyer une pute. Alors ils la traitent bien. En tout cas, il y a une complexité dans ce geste qui fait en sorte que l’homme n’agit pas nécessairement comme une brute qui a tous les droits. »

Putain et féministe

On lui reprochera assurément de glorifier un contexte de prostitution idyllique, loin de la réalité moins reluisante de la majorité de la profession. On l’accusera de faire reculer le combat contre l’exploitation sexuelle en mettant trop de lumière sur une exception. Elle le sait bien.

« Je n’ai jamais prétendu que mon roman englobait toute la prostitution, dit-elle. Néanmoins, je trouve qu’on n’accorde pas assez le droit de parole aux prostituées qui ont vraiment choisi ce métier. Cette façon d’étouffer leurs voix et de les infantiliser me blesse. On marginalise cette parole parce qu’elle fait ombrage au discours dominant voulant que la pute soit soumise au patriarcat. Or, la prostituée, avec son corps libre, fait aussi oeuvre de féminisme. Et ce féminisme est crucial. »

En l’honneur de ces putes heureuses et fières de l’être, elle édifie par ce roman un monument. À Jana, à Gabrielle, à Irina, à Bobbie, à Pauline, à Birgit, à Gita, elle fait une noble révérence.

Courant sur quelque 371 pages, le livre d’Emma Becker raconte aussi, inévitablement, le désir masculin sous toutes ses formes. Parfois exaltant, parfois violent, parfois miséreux, le sexe mâle fait l’objet d’un regard aussi attendri que parfois cruel. En particulier quand Justine (c’est le nom de prostituée que s’est choisie Emma) se retrouve devant un cinquantenaire qui n’a jamais appris à baiser. « Il y a une misère sexuelle contre laquelle une pute ne peut pas grand-chose », assène-t-elle. Dans une prose qu’on pourrait qualifier de houellebecquienne inversée, elle offre un regard féminin sur la détresse sexuelle masculine. Voilà qui est rare.

La maison

Emma Becker, Flammarion, Paris, 2019, 371 pages. En librairie le 13 septembre