«Mon père, Boudarel et moi»: qu’est-ce qui pousse l’homme au pire?

Aristote Kavungu articule son ébauche de réflexion autour de sa subjectivité et de sa mythologie personnelle, et témoigne d'une empathie inestimable.
Photo: Aristote Kavungu Aristote Kavungu articule son ébauche de réflexion autour de sa subjectivité et de sa mythologie personnelle, et témoigne d'une empathie inestimable.

Dans une société nord-américaine où l’art laisse peu en suspens, où le moindre détail est grossi à la loupe, où chaque récit est décortiqué jusqu’à être réduit à sa plus simple expression, où le spectateur est gavé d’explications et de fins heureuses, Aristote Kavungu risque d’en laisser plus d’un perplexe.

Car pour remplir les promesses que laisse présager la prémisse du roman Mon père, Boudarel et moi, l’écrivain franco-ontarien d’origine angolo-congolaise aurait dû avoir la présomption de résoudre certains des mystères les plus tenaces et les plus inadmissibles de la psychologie et des lois qui encadrent le regroupement en société : l’origine de la violence et de la haine d’autrui, les limites inexistantes de l’horreur humaine.

Alors qu’il s’amuse dans le méandre des ruelles de son quartier, Emmanuel, 4 ans, est par hasard témoin d’un récit de son père, raconté aux parents et amis venus l’accueillir lors de sa sortie du camp de Stanleyville, où il était tenu en otage par les rebelles Simbas.

 

« Au fur et à mesure que le récit progressait, mon père y laissait des plumes et perdait par le fait même son statut de héros. Pour l’enfant que j’étais, c’était terrible. Un monde s’écroulait, brique après brique. »

Des années plus tard, hanté par le souvenir de ce père déshumanisé et affaibli par la torture et les sévices subis au Congo, Emmanuel, alors étudiant en lettres modernes à Paris, trouve par hasard le portefeuille de Georges Boudarel.

À la perspective de rencontrer ce célèbre militant communiste, accusé de crimes contre l’humanité perpétrés dans le camp 113 durant la guerre d’Indochine, le jeune homme voit l’occasion de répondre à la question qui le taraude depuis l’enfance : qu’est-ce qui pousse un homme à se livrer à de telles abjections ?

Devant ces interrogations insolubles et déchirantes, Kavungu a la sagesse d’éviter d’élaborer des hypothèses hâtives et polarisantes. Son ébauche de réflexion s’articule plutôt autour de sa subjectivité et de sa mythologie personnelle, et témoigne d’une empathie inestimable.

D’aucuns lui reprocheront la simplicité de sa réflexion, son absence de recours aux grandes tendances philosophiques et sociologiques, son apparente légèreté, son manque d’ambition, peut-être. Le roman n’a rien d’un exercice de style et ne s’épanche jamais dans les émotions bouleversantes, les traumatismes choquants, la poésie languissante de la mélancolie et des regrets.

La proposition de l’écrivain devient donc prétexte à une nouvelle réflexion, alors qu’il fait de l’écriture une forme de connexion avec les morts, un outil puissant pour faire la paix avec son passé, mais surtout la somme d’expériences plurielles, de déracinements, de deuils et d’amours ; expériences qui forgent nos perceptions, nos valeurs, nos préjugés, notre ouverture à l’autre, notre capacité à percevoir la richesse dans la sobriété. Un livre qu’il fait bon de faire sien.

Extrait de «Mon père, Boudarel et moi»

Il y avait des histoires d’anciens nazis qu’on identifiait par un concours de circonstances alors qu’ils usaient de certains subterfuges pour passer inaperçus. Certains d’entre eux étaient même devenus des citoyens modèles dans leurs communautés respectives avant d’être découverts et traduits devant la justice pour crimes. Tout cela, adulte, me semblait assez aérien parce que de mémoire d’Africain à l’époque, les crimes contre l’humanité n’étaient que des crimes sans ce grand mot d’humanité dont j’avais d’ailleurs mis du temps à comprendre l’acceptation. Je trouvais cela assez loufoque que quelqu’un qui avait tué en Allemagne ou ailleurs, c’est-à-dire loin de l’Afrique, soit accusé d’avoir commis ces crimes contre l’humanité tout entière. Et nous, là-bas, me disais-je, on ne compte que pour du beurre ?

Mon père, Boudarel et moi

★★★

Aristote Kavungu, L’Interligne, Ottawa, 2019, 88 pages