«Les choses humaines»: fragiles vitrines sociales

Karine Tuil poursuit une exploration sensible et intelligente des lieux de pouvoir et de l'air du temps.
Photo: Francesca Mantovani Karine Tuil poursuit une exploration sensible et intelligente des lieux de pouvoir et de l'air du temps.

Ses romans précédents étaient souvent des jeux de serpents et d’échelles amoureux à résonance sociale, comme L’invention de nos vies (Grasset, 2013) et L’insouciance (Gallimard, 2016). À travers petites ou grandes déchéances, Karine Tuil, 47 ans, poursuit une exploration sensible et intelligente des lieux de pouvoir et de l’air du temps.

Les choses humaines, son onzième roman, s’intéresse à Claire Davis-Farel, essayiste de 43 ans connue et reconnue en France pour ses engagements féministes, fille d’un professeur de droit à Harvard et d’une traductrice française.

 

Son ex-mari depuis peu et le père de son fils, Jean Farel, qui a presque 30 ans de plus qu’elle, appartient depuis déjà longtemps à la stratosphère médiatique parisienne. Un self-made-man né d’une ancienne prostituée toxicomane. Une sorte de vieux beau à la mentalité d’assiégé, obsédé par le dur désir de durer. « Durer — c’était le verbe qui contractait toutes les aliénations existentielles de Jean Farel : rester avec sa femme ; conserver une bonne santé ; vivre longtemps ; quitter l’antenne le plus tard possible. »

Personnage haut en couleur, l’homme mène aussi depuis 18 ans une double vie avec sa « compagne de l’ombre », une journaliste de la presse écrite de son âge, lointain Prix Albert-Londres dans les années 1970.

Les apparences sont préservées jusqu’au jour où leur grand fils unique, Alexandre, 21 ans, ingénieur diplômé de la prestigieuse Polytechnique sur le point d’intégrer l’Université Standford, en Californie, sera accusé de viol sur l’une des filles du nouveau compagnon de Claire. Un cataclysme personnel et familial de tous les côtés, de même qu’un procès hautement public — décrit en détail par la romancière, qui a une formation de juriste —, en plus de la condamnation expéditive et parallèle qui fait rage dans la rue et sur les réseaux sociaux.

Derrière le château de cartes des apparences qui s’effondre, le mensonge social, Les choses humaines brosse un portrait sans fard du microcosme parisien de l’édition et des grands médias, de ses méandres et de relations hommes-femmes souvent marquées ici, toutes strates sociales confondues, par les ravages de la sexualité — qu’elle soit impérieuse ou réprimée. À la dure, tandis qu’émerge le mouvement #MeToo (#BalanceTonPorc dans l’Hexagone), Claire découvrira aussi « la distorsion entre les discours engagés, humanistes, et les réalités de l’existence ».

L’écrivaine s’est inspirée de l’affaire d’une jeune femme victime d’un viol sur le campus de l’Université de Stanford en 2016. Sans faire de style, un peu « à l’américaine » — l’influence avouée de Philip Roth se fait sentir, mais avec moins de profondeur —, elle y examine les rapports parfois tendus entre sexe et pouvoir, consentement et séduction. « On naissait, on mourait ; entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacé. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours invariable des choses humaines. » Un roman efficace et sans temps morts, dans lequel Karine Tuil met au jour avec acuité — même si elle le fait souvent à coups d’archétypes — certains maux de sa société, en particulier la mécanique des violences sociales et intimes.

Extrait de «Les choses humaines»

On était souvent déçu par la vie, par soi, par les autres. On pouvait tenter d’être positif, quelqu’un finissait par vous cracher sa négativité au visage, ça s’annulait, on crevait de cet équilibre médiocre, mais lentement, par à-coups, avec des pauses lénifiantes qui proposaient une brève euphorie : une gratification quelconque, l’amour, le sexe — des fulgurances, l’assurance d’être vivant. C’était dans l’ordre des choses.

Les choses humaines

★★★ 1/2

Karine Tuil, Gallimard Paris, 2019, 352 pages