Un livre vaut mille statistiques

Naomi Fontaine appelle les Québécois à ouvrir réellement leurs cœurs aux peuples autochtones.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Naomi Fontaine appelle les Québécois à ouvrir réellement leurs cœurs aux peuples autochtones.

« On me parle de réconciliation. Pourtant, j’ai soif de vérité », annonce Naomi Fontaine dans la préface de la réédition de Je suis une maudite Sauvagesse, œuvre fondatrice de la littérature innue, écrite par la première écrivaine innue, An Antane Kapesh.

La vérité, c’est précisément ce que déballe son héritière dans Shuni, série de brefs essais en forme de lettres destinées à Julie, missionnaire venue aider les Innus de la communauté d’Uashat, sur la Côte-Nord. C’était aux Blancs que s’adressait Kapesh en 1976 ; c’est à une Blanche que s’adresse aujourd’hui la romancière derrière Kuessipan et Manikanetish (Mémoire d’encrier, 2001 et 2017).

 

Plus de 40 ans plus tard, le ton est cependant moins celui, tempétueux, de la colère que celui d’une amitié enfin possible, bien que fragile : « Ce sont nos grands-parents qui t’appelleront Shuni les premiers. Les sons J et L seront imprononçables pour eux puisqu’ils n’existent pas dans ma langue. Ils innuiseront ton nom. Comme longtemps les missionnaires ont francisé les nôtres. Je dis ça sans amertume. Au contraire, lorsqu’ils t’appelleront Shuni, ce sera le signe que les choses ne sont plus comme elles étaient autrefois. Que la relation entre Blancs et Innus n’est plus à sens unique. »

L’avènement de cette relation nouvelle suppose évidemment pour les Blancs un minimum d’écoute et de désir d’entrer en relation avec les Innus — avec les peuples autochtones en général — autrement que par l’intermédiaire d’un barrage de chiffres. Elle suppose un minimum de réelle ouverture du cœur, ce à quoi en appelle Naomi Fontaine dans Shuni.

« Et maintenant Julie, je t’écris pour te parler de qui nous sommes. Et la première chose qui me vient en tête, ce sont les statistiques. Comment s’en défaire ? Comment défaire de petites choses aussi solides. Diseuses d’avenir. Inhumaines », demande l’auteure, avant de témoigner de sa lassitude face à certaines questions, parfois peu perspicaces, des journalistes qui l’interviewent.

« C’est drôle, t’es pas la première personne qui me fait remarquer que je critique les journalistes », lance-t-elle en rigolant. C’est que, tu sais, Naomi, nous sommes de petites bêtes très sensibles.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

« Je vois ça ! [Grand rire] Je sais que ce n’est pas toujours de la mauvaise foi, que les journalistes manquent de temps pour se rendre dans les communautés, alors ils vont prendre ce qu’ils ont sous la main pour essayer de comprendre une réalité. Mais on ne nous connaît pas ! C’est ça, Shuni : c’est un livre pour apprendre à nous connaître, sans passer par les recherches, par l’anthropologie. Les gens ne savent pas à quel point ça peut être pesant tous ces raccourcis sur ma culture, sur mon peuple, que permettent les statistiques. C’est pas que je suis agacée, c’est que c’est pesant. »

Elle ajoute : « Quand on vit en tant que minorité visible, le regard des autres est super important, parce qu’il peut t’abaisser, mais il peut aussi te permettre de grandir. »

Résilients, vraiment ?

Tapez dans votre moteur de recherche favori les mots « autochtone » et « résilience », puis constatez à quel point ces deux mots forment désormais une de ces cooccurrences usées, répétées sans que l’on réfléchisse à leur réelle signification. Naomi Fontaine, elle, préfère à ce terme ubiquitaire celui de « résistance ».

« Quand t’emploies le mot “résilience”, t’es pas obligé de montrer du doigt qui ou quoi que ce soit, de dire : “C’est contre ça que ces gens ont dû se battre.” C’est comme si on disait que la personne doit trouver elle-même la force d’aller au-delà des obstacles. » Autrement dit, si la volonté seule avait permis de contrer la violence des politiques coloniales canadiennes, ces mêmes politiques coloniales n’auraient pas fait autant de ravages. « Ce n’est pas vrai que, si tu reçois un coup, tu t’en sors toujours indemne. »

Inventaire critique des mots que l’on emploie à tort, et parfois avec de bonnes intentions, pour décrire les Premières Nations, Shuni est aussi la réflexion d’une créatrice fière de compter parmi celles qui donnent un visage et une voix à son peuple sur la place publique, mais qui aimerait partager avec d’autres cette responsabilité.

« T’écrire au nom de ce “nous”, c’est aussi me rappeler que ce “nous” n’existe que dans les discours », confie-t-elle à sa correspondante. « Chez moi, tu verras l’ensemble de l’identité innue, mais tu ne nous connaîtras réellement que lorsque l’ensemble s’effacera. Pour faire place à chacun d’eux. »

« Quand on me demande sur quoi j’écris, je réponds chaque fois : “J’écris sur ma communauté”, précise Naomi Fontaine au bout du fil. Je vais continuer d’écrire sur ma communauté tant que je vais avoir des choses à dire sur ma communauté, parce que je trouve ça important qu’elle existe en littérature. Autant ça me fait du bien à moi, autant je sens que ça fait du bien aux gens de ma communauté, d’enfin se voir dans ce miroir. »

La jeune trentenaire prépare ces jours-ci des ateliers d’écriture qu’elle offrira aux enfants et aux ados d’Uashat. « Bientôt, nous serons des centaines d’Innus à publier des livres. » Les plus beaux passages de Shuni mettent d’ailleurs en scène le fils de Naomi Fontaine, Marcorel, 10 ans, qui l’accompagne dans ses voyages et assiste avec sa mère aux colloques auxquels elle est conviée. Des chapitres dans lesquels vous aurez sans doute raison de lire une profession de foi envers l’avenir.

L’envers de l’appropriation culturelle

Tourné à Uashat et à Sept-Îles, Kuessipan, adaptation cinématographique à paraître le 4 octobre du premier roman de Naomi Fontaine, repose sur une distribution largement composée d’acteurs et d’actrices innus, qui offrent leur première prestation à l’écran. La preuve, pense Naomi Fontaine, qu’il existe une façon de raconter la culture de l’autre sans la réduire à une litanie de stéréotypes, et en évitant les écueils de ce qu’on appelle l’appropriation culturelle.

« Myriam [Verreault, réalisatrice] a pris des histoires, des paysages, des maisons innus, et elle a fait un film qui, pour moi, reste un film québécois, parce que c’est une Québécoise qui le signe. Ce n’est pas condamnable pour autant, parce qu’elle s’est réellement imprégnée de notre culture. Elle a vu la richesse de notre culture et a décidé de montrer ce que les Québécois ne savent pas à notre sujet. Mais pour ne pas répéter des clichés, il faut accepter que ce que tu penses avant de rencontrer quelqu’un, ce ne sera peut-être plus ce que tu vas penser après l’avoir rencontré. »

Combative Kapesh

Naomi Fontaine a 27 ans lorsqu’un ami lui recommande la lecture de Je suis une maudite Sauvagesse, d’An Antane Kapesh (1926-2004), publié en 1976 par Leméac. Le rare exemplaire qu’elle déniche à la bibliothèque de l’Université Laval la suit bientôt partout, et le projet d’une réédition s’impose.

Comment a-t-elle pu lire Félix Leclerc, Émile Zola et Gabrielle Roy, mais pas ce texte majeur issu de sa propre culture, dans lequel cette femme ayant vécu la vie traditionnelle de chasse et pêche jusqu’à la création de la réserve de Maliotenam fustige sans tempérer toutes ces oppressions, petites ou grandes, qu’incarnent les entrepreneurs miniers, le garde-chasse ou les journalistes ? Phrase clé : « De nos jours, c’est le Blanc qui nous force à vivre sa vie. Pourquoi dit-il à présent “Les maudits sauvages ne savent pas vivre” ? »

« C’était la première fois que je tombais sur un livre écrit par une Innue qui n’était pas dans le misérabilisme, dans la victimisation », explique Naomi Fontaine, qui prépare déjà la réédition du second et dernier livre de Kapesh, Qu’as-tu fait de mon pays ?, prévue pour l’an prochain.

« À aucun moment elle ne dit : “Pauvre de moi, je suis une Innue.” Au contraire, elle est combative. Elle dit : “Je sais que ma culture est belle, qu’elle a une valeur et qu’il faut que je continue de la défendre.” En aucun cas elle ne dénigre la culture de l’autre. Ce qu’elle dit, c’est : “Mets-toi à ma place. Essaie de comprendre ce que je vis. Toi aussi, tu es attaché à ta culture.” »

« La première écrivaine de ma nation n’est pas une conteuse, comme on pourrait s’y attendre. Elle est une essayiste », souligne la préfacière, de quoi malmener une autre idée reçue. « On est très loin du folklore ! C’est un des livres les plus modernes de la littérature autochtone, qui nous rappelle la différence entre être instruit et être éduqué. An Antane Kapesh n’est pas allée à l’école, mais elle était éduquée. On lui avait transmis tout plein de savoirs, parce que la transmission, c’était chez nous une question de survie. »



Shuni

Naomi Fontaine, Mémoire d’encrier, Montréal, 2019, 160 pages

Je suis une maudite Sauvagesse / Eukuan nin matshi-manitu innushkueu

An Antane Kapesh (traduit de l'innu-aimun par José Mailhot), Mémoire d'encrier, Montréal, 2019, 216 pages