«Les limbes»: l’enfance d’un chef

Jean-Simon DesRochers
Photo: Amélie Philibert Jean-Simon DesRochers

L’époque du Red Light montréalais exerce encore sa part de fascination, on le comprend. C’est un peu, après tout, l’envers parfait de la « Grande Noirceur ». Et sans grande surprise, Jean-Simon DesRochers s’est laissé aimanter, lui aussi, par ce « quartier réputé mondialement pour ses vices » et y déploie sa machine à remonter le temps.

Avec Les limbes, son sixième roman, l’auteur de La canicule des pauvres et du Sablier des solitudes (Les Herbes rouges, 2009 et 2011), habitué à rouler ses personnages dans la fange urbaine, explore à sa manière ce terreau fertile. De 1939 à 1980, on y suit ainsi de près le parcours d’un homme né dans une maison de passe située au 1441 de la rue Sainte-Élisabeth, à Montréal — dont ne subsiste sûrement plus aujourd’hui la moindre brique.

 

Alma Meilleur, partie pour la grande ville en pensant gagner sa vie comme chanteuse dans les cabarets, était vite devenue une prostituée prisée qu’on surnommait « la Meilleur ». Une femme bien enveloppée dont personne, jusqu’à ce qu’elle accouche dans les toilettes de l’établissement, n’avait suspecté la grossesse. Elle mourra en accouchant d’un enfant qu’on appellera Michel Best.

Enfant jamais baptisé — et pour cela destiné aux limbes par les curés —, entouré de « plusieurs mères dont aucune ne porte son nom de famille », Ti-Best va faire en accéléré son apprentissage de la vie dans le bordel où il grandit. Pour lui, nul besoin de métaphore sur les fleurs et les abeilles : un trou dans le mur lui suffit — dispositif aussi appelé « blind pig ». Des observations qui vont lui permettre de vendre ses dessins explicites, avant qu’un Leica d’occasion ne le transforme à l’âge de dix ans en pourvoyeur de « photos cochonnes ».

Sous la protection d’un mafieux italien un peu caricatural, aidé d’une intelligence plus vive que la moyenne, Best va vite devenir policier, puis enquêteur à la criminelle. Tout en étant taupe pour le crime organisé, il va aussi côtoyer par conviction des gens proches du FLQ. Mais il sera durant toute sa carrière obsédé par une série de meurtres d’hommes, surtout riches et anglophones. Vengeance d’une prostituée ?

Biographie accélérée, Les limbes ressemble à un antépisode des romans précédents de Jean-Simon DesRochers, qui nous livre au passage quelques clés de la genèse du Galant, l’immeuble qui servait de décor à La canicule des pauvres. Urbanité crue, mœurs dissolues, corruption, prostituées au grand cœur, descriptions sexuelles appuyées (branlette, asphyxiophilie, ondinisme), humour graveleux : le romancier pose ici le pied dans ses propres traces.

La naissance de son protagoniste mise à part — épisode quasi rabelaisien —, c’est une trajectoire assez banale qu’il compose ici, à coups de chassés-croisés de ruelle parfois ennuyeux et d’une narration télégraphique. Un roman qui est aussi prétexte à un panorama rapide de l’histoire moderne du Québec, où passent en toile de fond des événements marquants comme la conscription, le nettoyage du Red Light, la montée du nationalisme québécois, la création du RIN, Expo 67 et le référendum de 1980. Optionnel.

Extrait de «Les limbes»

Plusieurs avaient annoncé la fin de la grande époque. La mort de Montréal, ville du plaisir, la métropole qui ne dort jamais, celle où à toute heure, on pouvait tirer un coup, jouer sa paye, voir des filles, attraper une vue, virer une brosse dans un blind pig. Aux yeux de Best, c’est triste, une ville qui s’ampute de son âme. Tous ces bordels fermés qui n’ouvriront plus, ces locaux sombres aux murs percés de portes secrètes qui tomberont dans l’oubli.

Les limbes

★★★

Jean-Simon DesRochers, Les Herbes Rouges, Montréal, 2019, 328 pages