«Fais ta guerre, fais ta joie»: l’effrayant besoin de beauté

Robert Lalonde
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Robert Lalonde

Alors jeune garçon, Robert Lalonde observait son père, peintre d’occasion, « peintraillon » selon sa propre expression, transformer la blancheur liliale de la toile en une scène colorée qui, sous les coups de pinceau, lui parut plus vraie que nature : « Son grand hêtre, seul au creux de l’anse, hanté d’oiseaux en amour et portant mi-juillet sa chevelure d’octobre, s’il était plus vrai que le vrai, c’était donc parce qu’il avait été réinventé par lui ? »

En d’autres mots : à l’instar du mythe de la Genèse ou de la théorie du Big Bang, une œuvre succède-t-elle au néant ou n’est-elle plutôt qu’un réel sublimé, remodelé et assujetti par son créateur ? Si c’est là la première question que pose le récit Fais ta guerre, fais ta joie, dernier en date du prolifique auteur, ce n’est pas la dernière.

 

Reste que la création n’appartient pas aux réponses, mais aux aléas du doute. Lalonde nous invite sur ses chemins sinueux, arpentant un territoire où se côtoient peinture et littérature, figuration et récit, couleurs et vocables : « Déjà, enfant, vous vous répétiez : je suis, je fais, je pense, je rêve, comme si brusquement vous étiez celui que vous alliez devenir et qui allait peindre en écrivant, méprisant les combatives perversités du doute. »

Déambulation libre construite en tableaux, on y ressent l’ambivalence de la création, où incertitude et confiance, élan et retenue, lumière et noirceur alternent leur emprise sur les artistes. Fouilleurs de beauté, sensibles au vivant, il arrive que ceux-ci, à force de démolir puis de reconstruire le monde, dérivent dans un refuge qui semble appartenir à un autre univers : « Le réel est la seule chose à laquelle je ne m’accoutumerai jamais complètement. »

Il en ressort un vibrant hommage à la peinture, où les mots deviennent autant de bouquets colorés qui texturent le récit et étourdissent nos sens. Ainsi évoque-t-il « la fragrance balsamique de la peinture à l’huile qui vous soûle sur-le-champ. » Les couleurs y sont enivrantes et pigmentent des tableaux où vulnérabilité et sensibilité s’allient pour générer une force évocatrice.

Rédigé à la deuxième personne du pluriel, Fais ta guerre, fais ta joies’adresse d’abord à l’enfant en lui. Or, ce « vous » est aussi, par l’enchantement du livre, le lecteur. Avec subtilité, il induit ainsi un dialogue entre l’intime, source primitive de l’œuvre, et son lectorat, qui la matérialise.

Fais ta guerre, fais ta joie, aussi intime qu’universel, rappelle le petit bijou de Yannick Haenel Le sens du calme. Sur les pas de Cézanne, Riopelle, Van Gogh, Suzor-Côté et Zola, entre autres, l’auteur convoque ceux qui ont alimenté son œuvre et qui lui ont fourni, à défaut de réponses, la force de poursuivre. Ce récit incarne ainsi un artiste-Sisyphe qui, malgré les embûches, ne peut pourtant pas s’arrêter : « Tout grand artiste ne demande ni à triompher, ni à s’enrichir, ni même à vivre mieux : il demande à continuer, un point c’est tout. »

Extrait de «Fais ta guerre, fais ta joie»

Vous émergiez des draps, un méchant goût de fer rouillé sous la langue. Et voilà qu’il était là, emplissant toute la fenêtre, le ciel du matin, le frais tableau du commencement du jour, azur et moutons blancs que traversait le mainate comme une flèche tirée par quelque dieu archer tapi dans le fouillis du potager. Il vous semblait que c’était vous qui l’aviez peint en rêve, ce tableau, doté d’un talent que vous ne connaissiez pas. »

Fais ta guerre, fais ta joie

★★★ 1/2

Robert Lalonde, Boréal, Montréal, 2019, 144 pages