«Sale temps pour les émotifs»: la grande anecdote de l’histoire humaine

Jean-François Beauchemin
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Jean-François Beauchemin

On plonge dans cette nouvelle création de Jean-François Beauchemin comme on entrerait dans la maison d’un vieil ami, renouant avec un décor familier, ressassant de vieux souvenirs, reprenant le fil d’interrogations et de réflexions laissées en suspens, ouvert à la confidence et à la fantaisie.

Récit imprégné de la plume à la fois introspective et burlesque de l’écrivain, Sale temps pour les émotifs sert de prétexte à Beauchemin pour méditer, encore une fois, sur les mystères de la foi, l’inéluctabilité de la mort, l’étrange cohabitation du corps et de l’âme et la résilience de la nature.

 

Composé de près d’une centaine de courts récits relevant plus de l’anecdote que de la nouvelle, le recueil constitue en soi une traversée de l’histoire, tout habité qu’il est par les grandes inventions, les conflits les plus meurtriers, les philosophies et les œuvres ayant résisté au passage du temps, ainsi que par les pensées, intentions et actions imaginaires de personnalités à jamais inscrites dans la postérité.

On y croise tour à tour le fantôme d’un Vincent Van Gogh pressé de rétablir la vérité sur sa prétendue folie, un Jules Verne aux confins de l’enfance, ébahi par les voyages et les lois de la physique, un Charles Darwin dont la théorie de l’évolution est renforcée par la découverte des fossiles d’une baleine volante, un Dieu fatigué des dédales bureaucratiques qu’exige son poste, ainsi qu’Albert Einstein, Socrate et Céline Dion.

C’est en somme une grande réflexion sur la littérature et ses fabulations que nous propose Jean-François Beauchemin en réduisant des existences a priori fabuleuses à la simplicité de leur quotidien, à un moment clé, mais toujours anodin, qui aurait modifié la trajectoire de leur destinée et, par conséquent, de celle de l’humanité.

Il fait de la quête de sens inhérente au travail d’écriture le moteur de sa création et de sa composition, élaborant toujours plus ses obsessions, interrogeant le présent à l’aide de la nostalgie, de l’inconnu, de l’incompréhension, de la matière de ce qu’il reste encore à découvrir.

Ses textes, fluides et d’une grande simplicité narrative, reflètent l’éternel paradoxe de son auteur. Ils amusent, titillent la curiosité et suscitent l’empressement ou la divagation de l’esprit ; une distraction qui empiète sur la profondeur d’une vision du monde teintée par un sens de l’observation, une capacité d’émerveillement et une faculté de s’arrêter, de prendre le temps d’assimiler le surcroît d’informations et d’images véhiculées en continu.

En embrassant du regard et de l’esprit l’ampleur d’un monde et d’une humanité pétris de contradictions, Jean-François Beauchemin marche en équilibre sur le mince fil qui sépare le banal du grandiose. Il ouvre ainsi son recueil à une multitude de lectures et de réalités, semant au passage quelques miettes d’or à ceux qui ouvriront les yeux… ou le cœur.

Extrait de «Sale temps pour les émotifs»

[…] une nuit, l’un de ces astres de faible volume tomba du ciel puis s’abîma dans un puits. L’intense bouillonnement causé par le contact de l’étoile avec la nappe phréatique fut comparable à celui d’un esprit tout à coup saisi par une image. Ce qui surprendra peut-être davantage, c’est qu’à l’instant précis de cette extinction de feu, et dans le même pays (le 10 octobre 1963 à treize heures dix, en France), la vie d’Édith Piaf se terminait elle aussi dans la même espèce d’effervescence. «Je n’ai jamais connu d’être moins économe de son âme, écrivit son ami Jean Cocteau en guise d’adieu. Elle ne la dépensait pas, elle la prodiguait, elle en jetait l’or par les fenêtres. Elle aura été l’étoile qui vient s’éteindre sur la terre après une course folle au firmament des passions.»

Sale temps pour les émotifs

★★★

Jean-François Beauchemin, Québec Amérique, Montréal, 2019, 396 pages