«Freshkills»: la décharge de Babel

Lucie Taïeb
Photo: Michel Durigneux Lucie Taïeb

Ce n’est que l’histoire, rien d’autre. Des restes d’empires sur lesquels on en bâtit de nouveaux, des cordillères de cadavres qui se rappellent ponctuellement à notre souvenir, des sacs de peau qui ont un jour une idée de génie, des idées de génie qui persistent parfois durant des millénaires. « Longue est la nuit / Longue pour celui / qui ne peut pas mourir », écrivait la poète autrichienne Ingeborg Bachmann.

Ces mots que l’on retrouvait en exergue de Safe (2016), premier roman de l’autrice française Lucie Taïeb, auraient bien pu se retrouver en exergue de Freshkills. Car ce n’est que l’histoire, oui, mais parfois ses hoquets sont tenaces, en cela qu’en plus de persister dans le temps, ils persistent en nous comme des rebuts gênants. Ajoutons donc une prothèse aux vers de Bachmann, un morceau de Don DeLillo tiré du pachydermique Outremonde (1997) : « Rien n’est plus invisible que ce qui s’étend au regard de tous »

 

Lucie Taïeb travaillait à Berlin au sein d’une commission de recherche sur les demandes d’indemnisation des descendants de victimes de spoliation durant la Seconde Guerre mondiale. Un jour, elle croise ce qui allait devenir le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe.

Le temps passe et son obsession de ruines s’oriente vers la décharge de Fresh Kills, sur Staten Island, à New York, qu’elle découvre grâce à Don DeLillo. « J’ai tenté de saisir […] s’il n’y avait pas un lien entre mes deux recherches », écrit-elle. Puis voilà, elle finit par se prendre les pieds dans le fil d’Ariane ; le lien est simple : « la surdité et l’aveuglement volontaire dont nous avons fait preuve collectivement ».

Taïeb part pour les États-Unis avec dans son sac Edgar Hilsenrath et Franz Kafka. Elle remonte à la source de cette décharge de Babel pour « penser le problème de manière poétique » (avec aussi les outils des sciences sociales — Mary Douglas en tête) et comprendre ce lieu qui, à l’apogée de sa production, traitait 29 000 tonnes d’ordures par jour. Le constat est glacial.

Mordor urbain inauguré en 1948, la décharge de Fresh Kills — que l’on disait visible de l’espace — ne devait originellement opérer que trois ans. La dernière barge de déchets y sera déposée en mars 2001. Or, ironie du sort, la ruine appelle la ruine. Les attentats du 11 septembre forcent sa réouverture. Le diable seul sait ce qui se cache sous les décombres qui y sont transbordés.

En attendant la réponse, on transforme Fresh Kills en parc, comme c’est le cas de dizaines d’anciennes décharges, du parc Laurier au Buttes-Chaumont. Sous la supervision de James Corner, à qui l’on doit la High Line, Fresh Kills devient Freshkills. Les relations publiques se chargent du reste.

« La ville offre un parc à tous ceux qui ont subi la décharge », écrit Taïeb, dans un inventaire des lieux qui nous ramène par moments à sa poésie « cartographique », et par le fait même à son travail de traductrice, qu’elle aborde dans Safe, en indiquant que l’on affirme « à tort que les traducteurs sont humbles », alors que c’est plutôt par la virtuosité avec laquelle s’exhibe leur absence du texte qu’ils se font remarquer.

Cette « virtuosité de l’absence » est peut-être aussi applicable aux déchets et aux ruines, qui comme le soutenait l’ethnologue Marc Augé, dans Le temps en ruine, disparaissent à la fois comme réalité et comme concept à l’heure où notre capacité d’anéantissement est la plus grande. Avec Freshkills, Taïeb nous renvoie de manière lumineuse à ce que celles-ci évoquent réellement : le simulacre de nos vies policées, l’illusion du chaos contrôlé et le constat que rien ne dure.

Extrait de «Freshkills»

On ne sait pas quand commence la déchéance, mais elle commence avant qu’on soit bons à jeter (mais le management parle d’un « processus d’amélioration continue » qui contredit, dans son essence, celui de déréliction progressive auquel nous sommes soumis). Même dans un monde, le nôtre, où tout ce qui manifeste le moindre défaut, la première marque d’obsolescence, est aussitôt soustrait à notre vue, remplacé par du neuf, il y a toujours des gens pour nous rappeler que nous portons en nous dès la naissance le germe du déchet — et ce n’est pas grave, en réalité, mais simplement cruel et parfois beau. D’ailleurs, comment diable désirer un homme à la peau lisse, à l’haleine toujours fraîche, au corps impeccablement musclé, lorsque la seule pensée de la peau suintante de Bukowski, de sa bedaine un peu triste, appelle la tendresse ?

Recycler la terre

Lucie Taïeb, Varia, Montréal, 2019, 120 pages