«Lac Adélard»: le village de Charette au coeur du suspense

Illustration tirée de «Lac Adélard»
Photo: Iris/La Courte Échelle Illustration tirée de «Lac Adélard»

Après s’être épivardé avec succès du côté de l’album jeunesse (Le livre où la poule meurt à la fin et 752 lapins, Les 400 coups) —, l’auteur de Document 1 investit l’univers du suspense. Planté dans un décor mauricien, en plein cœur de Charette — petite municipalité tout près du désormais célèbre Saint-Élie-de-Caxton —, Lac Adélard est prétexte à mettre en scène le coin de pays de l’auteur. Depuis l’école secondaire des Chutes à Shawinigan jusqu’à Saint-Barnabé Nord, en passant par le parc du Camp vert à Saint-Mathieu du Lac, l’auteur conjugue, avec une apparente fierté, réel et fiction.

C’est en dissertant devant la classe autour de Lucien, sa perruche royale australienne douée de parole, qu’Élie Bournival parvient à attirer l’attention de la magnifique Anna Guillot, nouvellement arrivée dans le coin. Après quelques échanges, Élie découvre que sa belle est aussi une passionnée de fantômes. Le garçon pousse alors sa chance et lui propose une visite au lac Adélard, endroit mystérieux et prétendument hanté, inconnu au-delà des limites du village.

S’amorce alors une épopée totalement blaisienne, en l’occurrence ni totalement sérieuse ni totalement bouffonne, qui combine à la fois enquête et monde parallèle, le tout saupoudré d’amour sur un ton pince-sans-rire. Alternant entre le journal intime de Rose-Marie, fillette disparue depuis la fin des années 1980, et le présent d’Anna et Élie, l’intrigue est divisée en deux parties : une première menant les enfants sur la piste des fantômes, la deuxième les plongeant au cœur de l’action. La perruche, fil rouge du récit, prend part à cette ronde loufoque et assure un lien subtil entre les deux mondes.

Si Blais met en scène une histoire bien ficelée, cousue de tous les clichés propres au genre, on sent constamment la désinvolture de l’auteur derrière le sérieux attendu de l’histoire, cette espèce de logique implacable et / ou d’ironie perceptible dans toute son œuvre, et notamment ici dans quelques réparties entre les personnages. La ligne entre le je-m’en-foutisme et la candeur est poreuse. Comme si toutes les péripéties des personnages étaient vécues un peu en dehors d’eux. Cela tient aussi à leur liberté d’être, eux qui assument toujours leurs choix. Même, et surtout, lorsqu’ils se retrouvent du côté du mal.

Un jeu d’enfant

Derrière cette histoire de revenants, de dialogues entre les morts à moitié morts pris dans les limbes en attendant que le paradis se libère — du vrai Blais — et les vivants, on voit parfois l’envers du décor, le jeu que devient l’écriture pour Blais. Comme dans son roman Sam (L’instant même, 2014), il reprend ici l’idée du journal intime servant d’amorce à l’intrigue. Car c’est bien depuis les pages du journal de Rose-Marie qu’Élie et Anna se lancent dans l’aventure. Une piste bien connue de l’auteur.

L’amusement de Blais se poursuit tout au long du récit dans lequel il joue aussi d’intertextualités, clignant de l’œil à différents auteurs de bédé, dont Iris Boudreau, artiste qui signe les illustrations de Lac Adélard. En conteur irrévérencieux, maître de l’absurde et du badinage littéraire, Blais parvient à nous embarquer dans cette histoire qui n’a toutefois, et au final, rien de bien effrayant.

Extrait de «Lac Adélard»

Ils étaient si près l’un de l’autre que leurs épaules se frôlaient et, au début, Élie eut du mal à fixer son attention sur les mots que cette Rose-Marie avait écrits à l’encre mauve à l’été 1989. Il ne songeait plus du tout aux circonstances étranges qui avaient amené cet objet entre leurs mains. Il pensait : «Anna est près de moi», et cette simple idée le troublait. Il levait sans cesse les yeux vers sa compagne afin d’observer le profil de son visage, d’épier ses réactions. Il aurait voulu que le cahier qu’ils avaient à parcourir fasse un milliard de pages, et qu’Anna et lui restent là, assis côte à côte jusqu’à ce qu’ils aient cent ans. Il finit pourtant par se laisser prendre par le récit et […] posa la question qui s’imposait : – Tu penses que c’est vrai ? – Quoi ? – Ben, tout ça. Tu penses que c’est le vrai journal intime qu’une vraie petite fille a écrit à l’été 1989, ou bien c’est une histoire inventée ?

Lac Adélard

★★★

François Blais et Iris, La courte échelle, Montréal, 2019, 256 pages