«Jour de courage»: exposé oral

La Française Brigitte Giraud édifie une œuvre où il est souvent question des tiraillements identitaires associés à l’enfance et à l’adolescence.
Photo: Pascal Ito La Française Brigitte Giraud édifie une œuvre où il est souvent question des tiraillements identitaires associés à l’enfance et à l’adolescence.

Depuis 1997, la Française Brigitte Giraud édifie une œuvre où il est souvent question de l’Algérie, pays où elle est née en 1966, quatre ans après l’indépendance, mais plus encore des tiraillements identitaires associés à l’enfance et à l’adolescence. En ce sens, il n’est pas étonnant que Jour de courage, son onzième roman, mette en scène un coming out. Ce qui est plus surprenant, par contre, c’est la manière dont l’écrivaine s’y prend pour faire sortir son personnage du placard.

Il faut tout d’abord admettre le caractère éminemment didactique du roman, la grande majorité des 160 pages étant consacrées au destin de Magnus Hirschfeld, médecin juif allemand qui lutta pour l’égalité entre les hommes et les femmes et les droits des homosexuels dès le début du XXe siècle. C’est autour de cette figure de précurseur — un scientifique qui comptait atteindre « la justice grâce à la connaissance » — que Livio, 17 ans, a choisi de faire son exposé dans son cours d’histoire. Pendant une heure, l’adolescent entretiendra ses comparses, pas tous aussi réceptifs, certains carrément agressifs, des combats de celui qu’on appelait l’Einstein du sexe.

 

Pour raconter l’homme et son époque, de la fondation de l’Institut de sexologie en 1919 jusqu’au triste jour de 1933 où l’endroit fut violemment pillé dans l’un des premiers autodafés nazis, Livio ne ménage aucun effort, s’assurant que le fond soit à la hauteur de la forme, que la rigueur des faits n’ait d’égale que la manière de les livrer. Il aborde notamment l’article 175 du Code pénal allemand, qui permettait à l’État de « condamner à des peines de prison ce que la loi nommait “actes indécents entre hommes” et de priver les homosexuels de leurs droits civiques, et ce, jusqu’en 1994 ». Ici et là, la narration nous entraîne avec adresse hors de la salle de classe pour offrir des fragments de l’enfance de Livio, des passages où apparaissent, entre autres, ses parents, immigrants italiens, mais surtout Camille, sa meilleure amie.

Pour Livio, cette prise de parole dépasse largement l’exercice scolaire : « À présent qu’il avait accompli ce qui ressemblait à bien plus qu’un coming out, qu’il avait improvisé un discours plus qu’un exposé, on sentait qu’il menaçait de s’effondrer, le malaise était soudain palpable, celui qu’il dégageait devant l’impressionnant silence qui allait suivre… » On se souvient alors que, dès les premières pages du livre, le narrateur avait précisé : « Il leur aura ouvert les yeux sur l’insondable bassesse des hommes et sur le sort éternel réservé aux minorités, avant de disparaître. »

Ainsi, au lendemain de son « jour de courage », Livio, incapable d’affronter la cruauté banale des « jours d’après », choisit de partir sans laisser de traces. Camille, sa complice, celle qui était follement amoureuse de lui, celle qui reçut la révélation de son homosexualité comme un couteau en plein cœur, n’aura de cesse de le chercher. Se gardant bien de préciser si le geste de l’adolescent en est un de lâcheté ou de courage, la romancière s’assure néanmoins de donner le mot de la fin à l’admirable détermination de la jeunesse : « [Camille] allait poursuivre l’enquête, qu’elle mènerait sans Livio désormais. Elle tenterait de tenir ainsi, elle irait jusqu’à Berlin, elle reprendrait le flambeau qui animait Livio, et auquel il s’était brûlé trop tôt. »

 

Jour de courage

★★★

Brigitte Giraud, Flammarion, Paris, 2019, 160 pages