L’émigration est une expérience charnelle

Lors d’un récent voyage à New York, les photos d’émigrants italiens amarrés à Ellis Island en 1910 ont ébranlé Jeanne Benameur, dont les parents et les grands-parents maternels italiens ont émigré eux aussi.
Photo: Library of Congress Lors d’un récent voyage à New York, les photos d’émigrants italiens amarrés à Ellis Island en 1910 ont ébranlé Jeanne Benameur, dont les parents et les grands-parents maternels italiens ont émigré eux aussi.

Elle voudrait que ceux qui lisent ce roman « se rendent compte de la vaillance de ceux qui partent ». C’est ainsi que Jeanne Benameur, l’œil franc et habité, décrit l’expérience d’écriture qu’elle a tentée avec Ceux qui partent. À ces nouveaux arrivants qui s’ajoutent chaque année aux statistiques et qui font peur à ceux qui s’imaginent avoir fait souche, elle a dessiné des personnalités subtiles et des passés vibrants. Elle leur a donné des visages, des voix, des corps ardents et désirants pour qu’on s’émerveille de leur « folle confiance en l’humanité ».

Ce sont Emilia, Esther et Marucca. Ce sont aussi Donato et Gabor. Ils arrivent d’Italie ou d’Arménie, gonflés de désir pour une Amérique aux mille possibles. En ce « jour brumeux de l’année 1910 », leur bateau accoste sur Ellis Island, au large de New York.

 

Par une écriture d’abord impressionniste et aérienne, puis en affinant de plus en plus le trait, Jeanne Benameur trace les chemins par lesquels leurs destins se croisent et s’entrelacent à jamais au contact d’un photographe new-yorkais d’origine islandaise qui immortalise ce jour grandiose de leur émigration.

Pour elle, ils ne sont pas des « immigrants », mais bien toujours des « émigrants ». La subtilité linguistique est importante. Qu’ils soient arrivés à destination n’est pas primordial. Ce sont surtout des gens qui ont eu « le courage de partir ».

« Je n’ai pas écrit ce roman en pensant à la crise migratoire actuelle ni avec l’intention assumée de donner une réponse à l’intolérance qui grandit à chaque nouvelle arrivée d’un bateau rempli de réfugiés, dit-elle. Mais une fois achevé, j’ai compris que ce roman était ma manière de prendre part à la vie de la Cité et de jouer un rôle politique dans le monde de migrations qui est le nôtre. Écrire un roman est toujours un acte politique. »

Émigrer par le corps

Jeanne Benameur vit à La Rochelle. Mais, avant d’arriver à sa vie actuelle en bord de mer, ponctuée par la douce succession des marées, elle a elle-même connu l’expérience migratoire et observé sur les visages inquiets de ses parents l’angoisse et la frénésie d’un grand départ.

« On a quitté l’Algérie dans une grande violence pendant la guerre, après que notre famille fut attaquée. J’avais cinq ans. Je revois ma mère essayer de faire entrer un maximum de choses dans un minimum de bagages et passer de pièce en pièce avec un regard que je ne lui connaissais pas. »

 
Photo: Patrice Normand L’écriture de Jeanne Benameur est charnelle et sensuelle, débordante de corps frétillants.

L’émigration de ses parents arrivait après celle, plus lointaine, de ses grands-parents maternels italiens, débarqués en France au début du XXe siècle pour travailler dans les mines. Et après celle de ses grands-parents paternels, qui avaient quitté à la même époque la Tunisie pour l’Algérie. Voilà pourquoi, lors d’un récent voyage à New York, les photos d’émigrants italiens amarrés à Ellis Island en 1910 l’ont ébranlée.

Sur un vieux cliché en noir et blanc, le sourire dévastateur d’une jeune Italienne a fait naître le personnage d’Emilia. Les autres sont naturellement apparus. Ils n’étaient que des visages et des sourires. Ils sont devenus peu à peu très incarnés. L’écriture de Jeanne Benameur est charnelle et sensuelle, débordante de corps frétillants et voluptueux.

« Quand on doit quitter son pays et quitter sa langue maternelle, il ne nous reste que le corps, analyse-t-elle. Ce corps est soudain exacerbé. Les sens s’intensifient. On perçoit le monde de façon plus aiguë. Mes personnages, c’est plus fort qu’eux, s’accrochent à leurs sensations, à leurs pulsions de vie et à leurs pulsions de mort. »

À la lecture, l’effet charnel est immédiat, même si la plume de Benameur s’aventure avec finesse. Il y a la sensualité toute simple de la camaraderie, quand Esther pose délicatement sa tête sur l’épaule d’Emilia. Puis, il y a la montée d’un désir plus animal et plus gourmand, qui empoigne les corps juvéniles de Gabor et Emilia pour les pousser à une sexualité intempestive et avide.

Pour Donato, l’émigration passe par une nouvelle sensibilité aux vibrations de sa propre voix. Grand acteur italien récitant par cœur les meilleurs passages de l’Énéide, de Virgile, il utilise sa voix comme« espace de passage », dit Benameur. « Son timbre chaleureux et puissant permet aux émigrés d’affronter plus sereinement la première nuit à Ellis Island. »

Sur les traces d’Énée

L’autrice, qui a notamment étudié au conservatoire de théâtre, place ainsi le personnage d’Énée en filigrane de son roman. Parce qu’Énée est la figure tragique par excellence de l’émigration.

« Ulysse ne pense qu’à retourner chez lui. Mais pas Énée. Il quitte Troie en flammes et ne se retourne pas. Il sait qu’il ne reviendra pas. La cité est détruite. Il a pris son fils sur ses épaules. Il doit avancer et faire souche ailleurs. Mes personnages sont comme lui. »

Comme Énée, l’émigrant qu’elle dépeint en mille variations est hardiment épris de liberté. « Je crois que nous ne sommes sur Terre que pour ça : tenter peu à peu d’accroître le peu de liberté qui nous a été octroyé à la naissance. Énormément de choses dans nos vies sont prédéterminées. Mes personnages sont grandioses parce qu’ils cherchent à agrandir leur zone de liberté. Il n’y a pas quête plus fondamentale et plus essentielle. »

Jeanne Benameur, dans une œuvre notamment marquée par les romans L’enfant qui (2017) et Otages intimes (2015), n’écrit finalement que sur ce grand sujet. Une écriture qui pourchasse la liberté, où qu’elle soit.

Extrait de «Ceux qui partent»

Le violon joue et la musique vient les chercher. Oh juste se laisser porter d’une émotion à l’autre, voyager. Esther a levé la tête. Le violon, ici, c’est la vie soudain qui essaie de se frayer un chemin. Le violon dit qu’émigrer c’est espérer encore. Avec vaillance. Avec la force de ceux qui n’ont plus rien que leur désir. Le violon dit que le désir est tout. Tout. Et qu’avec le désir on peut vivre. Il chasse le marasme de l’attente et la peur de tout ce qui les guette, dans quelques heures, dans quelques jours. Il dit que chacun a dans le coeur le souvenir de jours heureux, de ceux qu’on veut revivre de toute son âme quelque part. Ailleurs. Et qu’importe que la terre soit aride et le regard des gens encore soupçonneux.

Ceux qui partent

Jeanne Benameur, Actes Sud, Paris, 2019, 327 pages