Brexit, le roman

Des émeutes de Londres de 2010 jusqu’au référendum sur la sortie de l’Union européenne (le fameux Brexit), en passant par les Jeux olympiques de 2012 et la mort d’Amy Winehouse, Le cœur de l’Angleterre est un voyage tout en cahots à la recherche de «l’Angleterre profonde».
Photo: Niklas Halle’n Agence France-Presse Des émeutes de Londres de 2010 jusqu’au référendum sur la sortie de l’Union européenne (le fameux Brexit), en passant par les Jeux olympiques de 2012 et la mort d’Amy Winehouse, Le cœur de l’Angleterre est un voyage tout en cahots à la recherche de «l’Angleterre profonde».

Le cœur de l’Angleterre bat quelque part. Il bat peut-être dans un petit village des Midlands au bord de la Severn, pas très loin de Birmingham, dans un ancien moulin qui semble tout droit sorti d’un tableau de Constable.

C’est justement là que vit depuis quelque temps Benjamin Trotter, depuis qu’il a quitté Londres, ce personnage que l’on avait connu dans Bienvenue au club et Le cercle fermé (Gallimard, 2002 et 2006) de Jonathan Coe, romancier anglais né en 1961 près de Birmingham — la ville la plus populeuse d’Angleterre après Londres. Le cœur de l’Angleterre, troisième volet d’une série intitulée Les enfants de Longbridge, est le nouvel engrenage d’une machine littéraire qui lui permet d’observer les mutations profondes de son pays.

 

Divorcé, comptable retraité un peu perdu au milieu du chemin de sa vie, Benjamin, qui a un roman proustien et tentaculaire en chantier, se contente sans mal « du charme discret de l’échec ». Colin, son père, vient de perdre sa femme. « Un demi-siècle, sans se faire cuire un œuf. » Le mariage de sa sœur Lois bat de l’aile. Et Sophie, fille de Lois et historienne de l’art, vient de décrocher de peine et de misère un poste à l’université. Doug Anderton, commentateur politique bien connu « affichant une sensibilité de gauche », n’en mène pas beaucoup plus large.

Des émeutes de Londres de 2010 jusqu’au référendum sur la sortie de l’Union européenne (le fameux Brexit), en passant par les Jeux olympiques de 2012 et la mort d’Amy Winehouse, c’est un voyage tout en cahots à la recherche de « l’Angleterre profonde ». Une tragicomédie à la tonalité douce-amère, mélangeant le social et l’intime avec brio. Un genre que Jonathan Coe maîtrise comme personne et qu’il brouille en permanence d’un nuage d’humour anglais.

Alors que dans Testament à l’anglaiseil se livrait à une « ample satire du Royaume-Uni des années Thatcher », avec Le cœur de l’Angleterre, tout en poursuivant sa fresque sociale, l’écrivain ausculte comme personne un pays en période de turbulences. La rancœur contre une élite politico-financière, les pressions réelles ou imaginaires liées à l’immigration, le politiquement correct. Chez Benjamin, nostalgique des années pré-Thatcher, « la clef de voûte de son système de croyances demeurait qu’à l’époque de son enfance il y avait plus de cohésion, d’unité, de tendance au consensus en Angleterre ».

Jonathan Coe révèle les divisions idéologiques à l’intérieur des familles, souligne le contraste entre parole publique et attitudes privées. Sophie, en couple avec son exact contraire (« Il voyait Corbyn comme un trotskiste, elle le considérait comme un vieux sage bienveillant »), sera suspendue de l’université après avoir soi-disant commis une « énorme micro-agression » envers l’une de ses étudiantes transgenre.

Autant de témoins de l’évolution de la société anglaise, de son rapport complexe et fragile à l’Union européenne, de la folie immobilière, des tensions liées au multiculturalisme et au politiquement correct. « La politique peut démolir les gens », fait remarquer l’un des personnages. C’est particulièrement vrai dans les romans de Jonathan Coe.

On s’aime, on se déchire, on se quitte. Et la même chose, au fond, se joue sur le plan politique. Le mélodrame national du Brexit se poursuit, le temps passe, tout se transforme. Jonathan Coe, lui, se fait encore une fois drôle, touchant, instructif.

 

Extrait de Le coeur d’Angleterre 

« […] — Cette partie du pays paraît très monoculturelle. Je n’ai vu presque que des visages blancs en chemin.

 

— Eh bien, il est permis de penser que le multiculturalisme est un phénomène essentiellement urbain. » Il avait dû élever la voix pour couvrir le bruit de la machine à café qui bouillonnait et crachotait sa vapeur. « J’ai bien aimé vivre à Londres, mais à la fin je n’en pouvais plus de la cohue, du bruit, du rythme effréné, du stress, du coût de la vie, c’est ce que j’ai fui. […] »

Le coeur de l’Angleterre

★★★★

Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, Paris, 2019, 560 pages