Yann Moix et son roman «Orléans» dans le tourbillon des controverses

L'écrivain Yann Moix, en 2013
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse L'écrivain Yann Moix, en 2013

Pour perdre sa réputation, il faut d’abord en avoir une, non ? De quoi la renommée du romancier français Yann Moix est-elle faite ?

L’année se poursuit comme elle a commencé pour l’écrivain chroniqueur : dans la mouise des controverses. Et l’abonné aux polémiques sulfureuses se surpasse encore une fois.

C’est ce cinquantenaire à la gueule de boxeur qui a fait surchauffer les esprits et les médias en déclarant en début d’année qu’il ne couchait qu’avec de jeunes Asiatiques et jamais avec des dames de son âge. C’est lui aussi qui en a remis au printemps en disant que Michael Jackson ne pouvait pas être pédophile puisqu’il était lui-même un enfant. Une enquête télé venait de documenter des agressions sexuelles répétées du roi de la pop sur deux jeunes assujettis.

Le romancier chroniqueur vient de déclencher une nouvelle réaction en chaîne en larguant fin août le livre Orléans, bombe littéraire dans laquelle il raconte sa supposée vie d’enfant battu, humilié, torturé. Ses parents (le père à la cognée, la mère à la criée) l’auraient roué de coups, abandonné dans les bois, laissé sur une bretelle d’autoroute, forcé à manger ses excréments.

L’ouvrage classifié comme « roman », sorti fin août, assez encensé par la critique (on lui a prédit le Goncourt), a subi une première contre-attaque quand le père de Yann a fermement démenti les accusations de sévices. Son plus jeune frère, Alexandre, s’est aussitôt présenté comme véritable victime dans cette sale affaire, avec Yann seul aux commandes sadiques.

C’était déjà beaucoup et pourtant il en restait à découvrir. Le magazine L’Express a publié le 26 août les preuves que Yann Moix a participé au début de sa vingtaine à une publication ouvertement raciste, antisémite et négationniste. Même les pierres doivent avoir honte devant l’obscénité de ces abominations.

Parler d’un squelette dans le placard relève de l’euphémisme : il y a un cimetière au grenier. Questionné sur ces faits, Yann Moix a d’abord avoué être l’auteur des caricatures abjectes puis il a tout avoué avec une autre de ses formules paradoxales : « Ces textes et ces dessins sont antisémites, mais je ne suis pas antisémite ».

La contrition médiatisée a atteint un point culminant samedi quand Yann Moix est retourné à l’émission On n’est pas couché (ONPC) sur France 2 pour s’excuser, là où il a longtemps été un redoutable commentateur sniper embauché pour passer au gril les invités. Il a dit avoir changé du tout au tout, citant son amitié avec le philosophe Bernard-Henri Lévy (qui a pris sa défense), son appui indéfectible d’Israël, son apprentissage de l’hébreu.

« Ça va, il s’est expliqué, stop », a ensuite prié l’animateur d’ONPC, Laurent Ruquier, devant la déferlante de nouvelles réactions acrimonieuses contre Yann Moix et l’émission, jugée trop complaisante. Pour en rajouter, le frère Alexandre a lancé une poursuite en justice et obtiendra la diffusion d’un message en bandeau pendant la prochaine diffusion d’ONPC. Et vogue et divague la galère…

Et moi, et moi et Moix

Les plus généreux demandent tout de même de ne pas négliger Orléans, le livre pour le livre.

L’ouvrage se construit en deux parties. Dedans raconte la mort à petit et à grand feu à la maison ; Dehors montre la vie qui bat et se débat à l’école. Les chapitres reprennent les années scolaires à la française (maternelle, seconde, première, etc.).

La maîtrise moixienne de l’art littéraire demeure indéniable et appréciable, surtout l’écriture. N’empêche, à la longue, le procédé devient redondant pour ne pas dire lassant, même dans Dedans, de loin le plus puissant des deux bouts. Chaque segment du récit entremêle immanquablement l’invention d’une nouvelle torture parentale et la découverte salvatrice des livres et de la lecture par le « graphomane », notamment de Gide et de son récit autobiographique Si le grain ne meurt.

Un peu de patience sera de mise pour voir si ce nouveau grain littéraire va germer ou mourir. Pour l’instant, le jugement du livre, sa simple appréciation détachée et pour ainsi dire décontextualisée, semble, sinon impossible, au moins très difficile. L’affaire Moix brouille complètement l’appréciation. Le jury Goncourt a avoué ne pas avoir retenu le brûlot pour cette exacte et raisonnable raison.

D’excellentes et fondamentales questions se bousculent. Où commence la vérité, où finit le mensonge en littérature ? Le fait qu’un poète soit un objectif salaud enlève-t-il du mérite à sa poésie ? L’éthique et l’esthétique ne font-elles qu’une ? Et que faire d’une ancienne ordure repentie ? Après tout, Yann Moix 2.0 répète qu’il ne serrerait pas la main à la première version de lui-même, alors comment délier l’un de l’autre ?

Avec le temps

Le temps fait varier les réponses. Avec les ans, on s’habitue au moins un peu, on pardonne mieux et on détachera peut-être l’oeuvre de l’oeuvrant, comme disent les savants des études littéraires. Peut-être qu’Orléans sera lu plus sereinement dans un futur plus ou moins rapproché. Ou pas.

L’espace aussi modifie les perspectives. Franchement, vu d’ici, toute cette querelle donne peine à voir et fait encore sourciller devant certaines polémiques hexagonales.

Oui, oui, bien sûr le débat et la qualité des échanges intellectuels franco-français demeurent admirables à bien des égards. Mais la douce France, c’est aussi parfois la très infréquentable France, avec des excès extrémistes de tous bords, des intellos fachos ou cocos, des critiques assassins, une impression d’enflure, un goût de la provoc. Ou tout simplement la maîtrise de l’art de la dispute (la bonne vieille éristique) pour venir à bout de ses contradicteurs y compris en les humiliant publiquement avec des petites phrases et des vannes manipulées comme des couteaux à cran d’arrêt. Laurent Baffie, ça vous dit quelque chose ?

Voici donc l’histoire d’un enfant qui a été maltraité, ou pas, on verra, assurément devenu antisémite et raciste à l’âge adulte, puis écrivain doué et chroniqueur vitriolique et polémiste provocateur. Voici un beau parleur surdoué du clavier qui a passé les dernières années à varloper en direct des personnalités culturelles ou politiques jusqu’à ce qu’une partie de son passé enténébré remonte à la surface et le fasse chuter.

Pour perdre sa réputation, il faut d’abord en avoir une, non ?