«Soir de fête»: et si #MoiAussi balayait un village français de 1922?

Zineb Dryef et Mathieu Deslandes ont inventé une forme hybride entre le roman historique et l’enquête intimiste.
Photo: Jean-François Paganelli Zineb Dryef et Mathieu Deslandes ont inventé une forme hybride entre le roman historique et l’enquête intimiste.

En 1922, près de la moitié de la population française est rurale. L’odeur du foin est poussée par les vents sur les pavés du village. Les champs s’étendent dans le lointain jusqu’à toucher l’horizon. Après leur service militaire, les hommes rentrent au bercail pour devenir maçon ou charretier. Les femmes se préparent à prendre mari et à donner naissance à de longues lignées. Au bal musette du samedi soir, cette belle jeunesse se laisse courtiser au son guilleret de l’accordéon. L’amour ? C’est parfois secondaire. Le consentement sexuel ? La notion n’existe pas vraiment en ces termes. Pourtant, presque 100 ans plus tard, dans les vapeurs du mouvement #MoiAussi, une octogénaire issue de l’un de ces concubinages du début du XXe siècle dira à Mathieu Deslandes, son petit-neveu, que son arrière-grand-mère n’était pas « consentante » par un certain soir de fête d’août 1922.

Dans son arbre généalogique, il y a un vide sur lequel Mathieu s’interrogeait parfois. « Père inconnu », confirme aussi le registre des naissances de la mairie de Sougy, ce petit village de la Beauce (dans le Loiret français, à ne pas confondre avec la Beauce québécoise). « J’imaginais que mon arrière-grand-mère avait été la fille libérée du village, se souvient Mathieu Deslandes. Je la trouvais grandiose d’avoir bravé l’ordre moral en couchant avec son amoureux sans être mariée. » Il a fallu une grand-tante clairvoyante, par un beau jour de l’automne 2017, pour briser ce récit fantasmatique. Et pour déclencher un désir d’enquête. Car, à Sougy, les registres de 1923 répertorient trois autres enfants nés de pères inconnus, qui auraient tous été conçus un même soir de bal. Anguille sous roche.

Peut-on porter sur des viols de 1922 le regard d’aujourd’hui ? Par un télescopage inédit des lignes du temps, les actrices hollywoodiennes dénonçant Harvey Weinstein peuvent-elles faire cause commune avec leurs aïeules d’un ancien monde rural et viril ? Voilà les questions que se sont posées Mathieu Deslandes et sa compagne, Zineb Dryef, au fil de leur enquête à Sougy. Il a été journaliste pour Libération et rédacteur en chef adjoint de Rue89. Elle écrit pour M Le mag (Le Monde) et a beaucoup travaillé sur le sujet du consentement et de la « zone grise ». Ensemble, inventant une forme hybride entre le roman historique et l’enquête intimiste, ils ont plongé dans le passé trouble du petit village de 845 habitants.

Une époque pas si lointaine

« L’un des gros défis de ce livre était d’arriver à nommer clairement ces viols, sans les camoufler comme on le faisait à l’époque, mais de ne pas plaquer sur ces faits nos mentalités et nos réflexes psychologiques d’aujourd’hui, analyse l’auteur. Autrement dit, même si je voulais mettre en lumière le non-consentement, je ne pouvais pas jouer au justicier à partir de mes valeurs actuelles. Je ne sais pas comment j’aurais moi-même agi en 1922, si j’avais été élevé dans une société où ce qu’on appelle aujourd’hui la masculinité toxique était la norme sociale. »

Deslandes et Dryef font ainsi évoluer côte à côte dans leur roman les Alice et Marie engrossées et les Prosper et Édouard au torse bombé par une virilité que tout le village attend d’eux. « Prosper se souvient d’avoir été un héros », écrivent-ils. Puis, plus loin : « Ils sont gais. Ils ont réussi leur coup. Ils se sont retrouvés chez Cassegrain pour se mettre à l’abri, se désaltérer, et se glorifier bruyamment de leurs exploits. C’est la foire aux superlatifs. »

Dans le sillon de #MoiAussi, on a appelé ça du « locker room talk » (des conversations de vestiaire). À 100 ans de distance, ces conversations se suivent et se ressemblent.

Forme hybride

« Je ne sais pas si, en tant que femme, Zineb a eu le même souci que moi de poser un regard non sentencieux sur l’époque, réfléchit Mathieu Deslandes. Mais, en tout cas, à travers son regard, j’ai été forcé de me remettre en question. Je pensais que j’étais féministe, mais derrière des mots et des formulations que je croyais neutres, elle voyait parfois une charge sexiste que je ne soupçonnais pas. On a intégré dans le livre ces questionnements. »

Alternant les reconstitutions historiques, les récits d’enquête et les chapitres de conversation entre Mathieu et Zineb, ce livre invente en effet son propre genre un peu indéfinissable. Mais, surtout, selon Deslandes, « ces croisements de nos deux regards étaient pour nous un constant rappel à l’humilité et à une attitude de prudence devant un sujet délicat et bien plus grand que nous ».

Le livre aura-t-il pour effet de provoquer une nouvelle vague de dénonciations, cette fois portant sur des histoires plus anciennes ? Les auteurs ont-ils pour objectif de faire écho à de nombreux autres viols des années 1920 et de réveiller une mémoire enfouie ? « Sans vouloir réveiller les morts, j’aimerais surtout que ça nous permette collectivement de mieux comprendre la vie de nos aïeux, conclut Mathieu Deslandes. Parmi les descendants de ces victimes de viol dans les villages, certains se sont peut-être demandé toute leur vie pourquoi leur grand-mère semblait si fermée et revêche. Ils pourront mieux comprendre, peut-être, ce qui motivait ce mutisme. »

Extrait de «Soir de fête»

Cette nuit-là, contre le tronc du grand saule pleureur, à l’entrée de la grange du père Fallou, dans un fourré où s’est terminée une cavalcade ambiguë, derrière le lavoir, sur des bottes de paille qui sentent le soleil, dans le chemin des marais, dans l’appentis de Bonnamy, il y a de la gêne, il y a de la joie, il y a de la sidération, il y a de l’effroi. Mais dans l’ensemble, on fait les gestes qu’on a toujours vus faire dans les étables, les écuries et les chambres à coucher. Des corps agrippent d’autres corps. Des muscles se tendent, d’autres se relâchent. Des sexes pistonnent d’autres sexes. Des râles sont émis, des fluides sont échangés. Bientôt, les jeunes mâles se reboutonnent et convergent, rigolards et triomphants, vers la place de l’église. Si ce détail était moins cinématographique, j’oserais préciser qu’à ce moment le tonnerre éclate. 

Soir de fête

Mathieu Deslandes et Zineb Dryef, Grasset, Paris, 2019, 230 pages. En librairie le 5 septembre.